21 sept. 2026

Algérie : Division du travail, technologies et politiques publiques

Les défis de la modernisation numérique

Cette contribution s’articule en deux temps. D’abord, j’explore comment la formation numérique devient un levier de modernisation des institutions. Ensuite, je montre comment cette modernisation redessine progressivement la division du travail.

Concrètement, la première partie met en lumière des transformations encore inachevées, l’émergence de nouvelles compétences, les résistances institutionnelles qui freinent la transition numérique. La seconde partie se concentre sur le profil de cette nouvelle génération de compétences et sur la cartographie des institutions de formation, en soulignant leurs liens avec le monde du travail pour mieux comprendre les savoirs réellement mobilisés. 

Rappel et présentation succincte

Il y a quelques mois, j’ai abordé, dans plusieurs réflexions, la problématique de la numérisation et de l’intelligence artificielle en Algérie (https://algeriepatriotique.com/?s=Ferid+racim+Chikhi).

Le présent texte s’inscrit dans leur prolongement. Il ne s’agit pas seulement de mesurer les progrès technologiques accomplis en Algérie, mais de s’interroger sur leurs impacts et autres effets pour l’organisation du travail, les institutions, les qualifications et les mentalités des utilisateurs, et, plus largement, la souveraineté technologique du pays.

Ce n’est point depuis les années 2000 que l’Algérie découvre l’informatique mais depuis la fin des années 1960, qu’elle avait compris que cette technologie deviendrait un instrument stratégique de transformation de l’État et de l’économie. À titre de rappel, le Centre d’études et de recherche en informatique (CERI), créé en 1969, deviendra par la suite l’Institut national de formation en informatique (INI), puis l’École nationale supérieure d’informatique (ESI) en 2008. (staginginalgeria.mesrs.dz)

Même si cette continuité institutionnelle est importante elle n’a pas maintenu le rythme pour insérer les institutions dans l’espace de la modernité et du progrès. Elle rappelle seulement que l’Algérie possède une expérience, même si elle est partielle, de plus d’un demi-siècle dans la formation informatique. Le paysage actuel est cependant d’une tout autre ampleur : universités, écoles supérieures, instituts spécialisés, formation professionnelle et établissements privés forment désormais un vaste écosystème couvrant l’informatique, les réseaux, les systèmes d’information, la cybersécurité, l’intelligence artificielle, les données et les technologies numériques.

La question n’est donc plus de savoir si l’Algérie dispose de compétences. Elle en dispose. La question est désormais de savoir comment transformer ces compétences en capacités institutionnelle, économique et sociale. Notamment avec des structures récentes telles que le Centre National de l’Informatique et des Statistiques (CNIS) : Rattaché aux Douanes algériennes et basé à Alger Centre, qui gère l’informatique douanière et publie les données du commerce extérieur ; le CERIST (Centre de Recherche sur l’Information Scientifique et Technique), acteur clé de la connectivité internet et de la recherche académique en Algérie. 

 Une histoire de transformations inachevées 

C’est dire que depuis l’indépendance, l’Algérie a engagé une succession de transformations économiques, institutionnelles et organisationnelles destinées à construire un modèle de développement autonome. Le monde du travail – administratif, agricole, industriel, commercial et universitaire – a été au centre de ces mutations. Certaines furent qualifiées de « redressements », d’autres de « réformes » ou de « révolutions ». Toutes ont cependant été confrontées à une même difficulté : transformer les structures héritées de la période coloniale tout en créant ou en générant les compétences et les organisations nécessaires à leur fonctionnement.

La reprise en main des leviers économiques, l’industrialisation, la Gestion socialiste des entreprises, la réforme du système bancaire et financier, la réforme du droit du travail, puis les transformations économiques engagées à partir des années 1980 ont profondément modifié l’organisation du travail. Mais ces changements n’ont pas toujours été accompagnés d’une transformation équivalente des institutions, des qualifications, des pratiques et de la culture professionnelle.

Un décalage apparaît alors entre la réforme des structures et celle des comportements. C’est l’un des fils rouges de l’histoire contemporaine du travail en Algérie. La transformation numérique réactualise aujourd’hui cette contradiction.

Une nouvelle génération de compétences

Le réseau algérien de formation en informatique s’est considérablement développé. Les universités et centres universitaires proposent la filière informatique dans de nombreuses régions du pays. À ce réseau s’ajoutent des écoles spécialisées dont les domaines correspondent aux nouvelles technologies : intelligence artificielle, cybersécurité, systèmes autonomes, technologies numériques.

Vu de loin, le pôle scientifique et technologique de Sidi Abdallah symbolise cette évolution. Le MESRS (ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique) développe notamment de nouvelles spécialités dans les domaines de la technologie avancée, des systèmes autonomes et de la cybersécurité. (mesrs.dz). L’École nationale supérieure d’intelligence artificielle illustre également la volonté de faire émerger des compétences de haut niveau dans un domaine devenu stratégique.

À l’Ouest du pays, et encore vu de loin, l’École supérieure d’informatique de Sidi Bel Abbès constitue un autre exemple remarquable. La performance des étudiants algériens à la Huawei ICT Competition 2025-2026 est à cet égard révélatrice. Lors de la finale mondiale, l’Algérie a remporté trois Grands Prix dans les catégories Cloud, Computing et Network. Deux étudiants de l’ESI-SBA faisaient partie de l’équipe lauréate en Computing et un autre de l’équipe victorieuse en Network. (mesrs.dz). Cette performance ne constitue pas seulement un succès universitaire. Elle montre que les compétences algériennes peuvent atteindre le niveau international lorsqu’elles disposent d’un environnement de formation adapté.

Toutefois et selon mon expérience en Administration, en développement organisationnel (DO), en GRH, en comportement organisationnel (CO), toutes les ingénieries n’atteignent leurs objectifs que si les professionnels reçoivent des enseignements en management des organisations et des ressources humaines et sans le savoir de leurs applications dans les organisations. Selon toute vraisemblance ces organismes de formation ne négocient pas ou peu au bénéfice de leurs étudiants des stages d’immersion, d’exploration au sein des institutions, des entreprises et des organismes. Le finissant qui trouve un emploi grâce à son réseau, arrive dans le monde du travail sans savoir ce qu’est une organisation, une fonction, et encore moins les procédures de gestion, etc.

 Cartographier pour savoir ce que l’on possède

Dans ce contexte, une cartographie nationale des organismes de formation au numérique devient particulièrement utile. Il faut cependant éviter de réduire cette cartographie à un simple décompte. Tous les établissements universitaires ne forment pas aux métiers du numérique et, inversement, de nombreux établissements dont la vocation première n’est pas l’informatique proposent désormais des formations en réseaux, développement, systèmes d’information ou cybersécurité. Cependant, les liens entre ces établissements et les institutions et autres entreprises est quasiment nul.

Le paysage doit donc être analysé à travers plusieurs réseaux : les universités et les centres universitaires, les écoles supérieures spécialisées, les instituts technologiques, les établissements de formation professionnelle et les établissements privés.

Une première cartographie initiée en 2026 permet déjà de constater l’étendue de cet écosystème. Mais elle montre également l’absence d’un recensement national consolidé permettant de connaître précisément, établissement par établissement, les effectifs formés, les spécialités proposées et les débouchés professionnels.

Cette question devient stratégique alors que le MESRS annonce de nouvelles formations dans les métiers d’avenir et fixe notamment l’objectif de former 30 000 spécialistes en intelligence artificielle à l’horizon 2030. (mesrs.dz). Mais former ne suffit pas. 

Former pour quoi ?

C’est probablement la question centrale de la politique numérique algérienne. Une politique de formation ne peut être évaluée uniquement au nombre de diplômes délivrés. Il faut également savoir où vont les diplômés, quelles entreprises peuvent les employer, quels secteurs peuvent utiliser leurs compétences et quelles conditions permettent aux chercheurs et ingénieurs de transformer leurs connaissances en innovations.

Une politique cohérente devrait établir une véritable chaîne : formation → recherche → innovation → entreprise → emploi → création de valeur. Si l’un de ces maillons manque, le pays risque de produire des compétences qu’il ne saura pas suffisamment valoriser.

Le problème pourrait alors prendre plusieurs formes : sous-emploi des diplômés, déqualification, départ vers d’autres marchés du travail ou développement d’une économie numérique davantage tournée vers l’extérieur que vers les besoins internes. La question de la formation rejoint ainsi directement celle de la souveraineté. 

La modernisation numérique face aux inerties institutionnelles

Depuis plusieurs années, l’État algérien multiplie les initiatives de numérisation. Les procédures administratives et universitaires sont progressivement dématérialisées et de nouveaux outils fondés sur l’intelligence artificielle apparaissent.

En 2026, le MESRS a notamment annoncé l’utilisation d’un grand modèle de langage dans la plateforme d’orientation universitaire ainsi que le recours à la fouille de données pour analyser les choix des étudiants. (mesrs.dz). Mais une technologie ne transforme pas automatiquement l’organisation.

Une procédure peut être numérisée tout en conservant les mêmes circuits hiérarchiques, les mêmes contrôles et parfois les mêmes lenteurs. La bureaucratie papier peut ainsi devenir une bureaucratie numérique. Les outils existent, mais les routines administratives persistent. C’est là que se situe l’un des principaux défis de la modernisation algérienne : la transformation numérique exige une transformation simultanée des organisations et une adaptation des profils des employés. Or, l’actualité nous informe d’un décalage fondamental entre les instruments et outils de communication et les besoins auxquels la numérisation et l’IA pourraient répondre.

Un des obstacles majeurs réside dans la langue de communication. En effet, l’administration du premier palier au plus élevé opère en arabe alors que les finissants sont en majorités instruits en français et en anglais.

Ce qui me fait dire que la technologie ne constitue donc pas le principal obstacle. Le véritable enjeu réside dans les conditions institutionnelles, organisationnelles et politiques de son déploiement et sur les changements comportementaux.

Une nouvelle division du travail

Génération de compétences, de cartographier pour savoir ce que l’on possède, de former pour quoi, de la modernisation numérique face aux inerties institutionnelles, une nouvelle division du travail, le risque d’un néo-taylorisme numérique, la technologie peut aussi émanciper, la souveraineté technologique et la dépendance, une politique publique cohérente et quelle société numérique pour l’Algérie

Personne n’ignore que cette transformation rejoint directement la question de la division du travail. L’automatisation, la robotique, les systèmes d’information et l’intelligence artificielle modifient progressivement la manière dont les tâches sont distribuées, contrôlées et évaluées.

La division classique du travail séparait déjà les fonctions de conception, de décision et d’exécution. Les technologies numériques peuvent accentuer cette séparation. Les systèmes automatisés standardisent les tâches répétitives. Les logiciels prescrivent certaines procédures. Les tableaux de bord permettent de mesurer les performances à distance. Les algorithmes peuvent organiser des flux, des horaires ou des opérations. La langue de travail est soit l’anglais, soit l’allemand, soit le japonais, soit le mandarin, etc… et dans cette suite indicative, excepté, l’Algérie, je ne connais pas de pays où le monde du travail utilise deux ou trois langues dans le même enseignement.

Une nouvelle division apparaît alors entre ceux qui conçoivent, programment et contrôlent les systèmes et ceux dont le travail est organisé par ces systèmes.

Le risque d’un néo-taylorisme numérique.

L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si l’intelligence artificielle remplacera des emplois. Il faut plutôt examiner comment elle transformera les tâches, les qualifications et les rapports hiérarchiques. Nul besoin de souligne que certaines activités disparaîtront peut-être ; d’autres se standardiseront.

En revanche, les fonctions de conception, de pilotage, d’analyse et de décision prendront davantage d’importance. Le risque est celui d’une polarisation croissante entre travailleurs hautement qualifiés et travailleurs dont l’activité devient davantage prescrite et contrôlée par les outils numériques.

La technologie peut aussi émanciper

Cette évolution n’est pourtant pas nécessairement négative. L’intelligence artificielle peut soutenir l’apprentissage continu et la créativité. La robotisation peut réduire l’exposition à certaines tâches pénibles ou dangereuses. Les outils numériques peuvent rapprocher les services publics des citoyens et faciliter l’accès au savoir.

Pour l’Algérie, les possibilités sont considérables dans l’agriculture intelligente, l’éducation, la gestion de l’eau, la santé publique, l’administration territoriale, l’industrie et les transports. 

Cependant, une question demeure : qui bénéficiera de ces possibilités ? Une politique inclusive doit accompagner non seulement les jeunes diplômés et les spécialistes, mais également les travailleurs déjà présents dans les secteurs traditionnels. La formation continue devient ainsi aussi importante que la formation initiale. Le numérique ne doit pas devenir une nouvelle frontière entre ceux qui maîtrisent les outils et ceux qui les subissent. Encore une fois dans quelle langue se fera le transfert des savoirs ? En Arabe, en Anglais, en français…

Souveraineté technologique et dépendance

Toutefois, globalement, cette question prend une dimension supplémentaire lorsqu’on l’inscrit dans les rapports entre le Nord et le Sud. Le numérique peut constituer un instrument de rattrapage. Mais il peut également produire de nouvelles dépendances.

Les infrastructures, les plateformes, les services de cloud, les systèmes d’exploitation, les composants et une partie des modèles d’intelligence artificielle sont contrôlés par un nombre limité d’acteurs internationaux. La dépendance n’est donc plus seulement industrielle ou énergétique. Elle peut devenir informationnelle, algorithmique et infrastructurelle.

Pour l’Algérie, la souveraineté technologique ne signifie pas produire seule tout ce qu’elle utilise. Elle signifie être capable de choisir ses partenaires, de maîtriser ses données et ses infrastructures critiques, de développer ses compétences et de négocier ses dépendances. Il ne s’agit pas de s’isoler du monde, mais de pouvoir coopérer sans devenir simplement un marché pour des solutions conçues ailleurs. Cette souveraineté suppose également de renforcer les capacités de recherche, les infrastructures numériques, la cybersécurité et les liens entre universités et entreprises.

Une politique publique cohérente

La modernisation numérique ne peut donc point être réduite à l’achat d’équipements ou à la création de plateformes. Elle exige une articulation entre réforme administrative, formation initiale et continue, recherche scientifique, innovation, politique industrielle, gouvernance des données, cybersécurité, développement territorial et accompagnement des entreprises.

L’Algérie dispose déjà de nombreux atouts : une longue expérience de formation informatique, un réseau universitaire étendu, de nouvelles écoles spécialisées et des compétences capables de se mesurer au niveau international. Mais le potentiel ne constitue pas à lui seul une politique. L’enjeu est désormais de passer de la compétence à la capacité, de la capacité à l’innovation et de l’innovation à la création de valeur. 

Quelle société numérique pour l’Algérie ?

Pour cette question il importe de souligner qu’il n’est donc plus de savoir si l’Algérie doit se numériser. Elle se numérise déjà. La véritable question est de savoir quelle société cette transformation va produire. Une administration plus efficace ? Une économie plus productive ? Une industrie plus compétitive ? Une agriculture mieux adaptée aux contraintes climatiques ? Une jeunesse davantage qualifiée et capable d’innover ? Ou, à l’inverse, une nouvelle hiérarchie entre ceux qui conçoivent les systèmes et ceux qui les subissent, entre les territoires qui disposent des compétences et ceux qui en sont privés, entre les travailleurs capables de s’adapter et ceux que l’automatisation risque de marginaliser ? La technologie ne décidera pas seule de cette réponse.

Former ne suffit pas. Numériser ne suffit pas. Acheter des technologies ne suffit pas. Il faut encore transformer les organisations, accompagner les travailleurs, valoriser la recherche, retenir les compétences et construire les conditions d’une véritable souveraineté technologique. C’est à cette condition que la transformation numérique pourra dépasser la simple modernisation des outils pour devenir, enfin, un véritable projet de société pour l’Algérie.

F. R. C.

Analyste senior (German)

N. B. : ce texte est une synthèse d’un essai politico-économique sur la modernisation de l’Algérie.

https://algeriepatriotique.com/2026/09/21/division-du-travail-technologies-et-politiques-publiques-les-defis-de-la-modernisation-numerique-en-algerie/

30 août 2026

Québec : De la rupture à la relation

 Les imaginaires de la souveraineté dans la littérature québécoise

Selon les études que j’ai faites dans divers domaines (finances, comptabilité et fiscalité, avant de me réfugier dans la littérature et la civilisation d’expression anglaise et finir par tomber dans le management, que j’exerce depuis plus de trente cinq ans, je considère que je suis un hybride ou un touche à tout.

À mon arrivée au Québec au début des années 2000, j’ai cherché à comprendre la société québecoise par la littérature disponible et j’ai cherché une ontologie qui ferait l’inventaire des grands penseurs et philosophes de cette province qui aspire depuis le début de la révolution tranquille à devenir indépendante.

A ma grande surprise je n’en ai pas trouvé même si les auteurs, les écrivains, sociologues et autres philosophes s’exprimaient avec force arguments sur l’évolution de la société québécoise.

Depuis, je réalise mes propres recherches et je découvre que le fonds existe mais personne n’a pensé à en faire l’inventaire.

J’en ai parlé lors d'une rencontre avec de fervents indépendantistes et une de ces personnalités, s’est objectée en soulignant que cette ontologie existe, j’ai seulement demandé à avoir les références pour en tirer le meilleur parti. Pour le moment, je donne ci-après un avis, mon point de vue d’immigrant qui n’est pas forcément pertinent, mais vu mon engagement pour l’autodétermination des peuples et les indépendances des pays subissant les jougs coloniaux, je réfléchi a des situations d’ouvertures pour que le Québec rejoignent les sociétés libres et démocratiques.

En parcourant les productions de quelques auteurs en vue depuis la révolution tranquille, j’en ai retenu quelques-uns qui me paraissent les plus convenables pour apprécier l’évolution de l’être dans sa complexité.

 

Le projet d’indépendance et les ontologies

L’étude des imaginaires littéraires québécois montre que certains auteurs ont développé, dans leurs œuvres, des ontologies particulièrement compatibles avec le projet d’indépendance. Il ne s’agit pas d’identifier des positions partisanes explicites, mais de comprendre comment leurs conceptions du sujet, du territoire, de la communauté et de la temporalité produisent des formes d’être qui soutiennent, renforcent ou complexifient l’idée de souveraineté collective. Ces auteurs ne sont pas « indépendantistes » au sens militant : ils sont souverainistes ontologiques, c’est‑à‑dire qu’ils construisent des mondes où la souveraineté apparaît comme condition d’existence, horizon d’accomplissement ou geste fondateur. Je commence par

 

Jacques Ferron : une ontologie du peuple‑sujet

Ferron est, selon moi, sans doute l’auteur qui propose la conceptualisation la plus aboutie d’une ontologie nationale. Dans Le Ciel de Québec, La Nuit ou L’Amélanchier, la nation est pensée comme entité dotée d’une historicité propre, d’une capacité d’agir et d’une cohérence interne. Ferron construit une ontologie du peuple‑sujet, où l’indépendance n’est pas un programme politique, mais une condition d’être.

Le Québec y apparaît comme une entité empêchée par le RoC et l’environnement anglosaxon de l’Amérique du Nord et dont la souveraineté est nécessaire pour accomplir son devenir.  Cette ontologie souverainiste n‘est pas héroïque : elle repose sur la continuité historique, la mémoire, la transmission, et non sur la rupture spectaculaire.

 

Sur mon cheminement j’ai croisé Gaston Miron qui retient que la souveraineté est un horizon ontologique. Il articule une ontologie du devenir collectif, où la quête d’un « pays à faire » est indissociable de la dignité du sujet. Dans L’homme rapaillé, la souveraineté est pensée comme horizon d’accomplissement, comme condition permettant au peuple d’habiter pleinement son propre temps. Miron ne défend pas seulement l’indépendance : il l’ontologise en la liant à la possibilité d’être, à la réparation d’une fracture historique, à la reconquête d’une temporalité propre. Son imaginaire est profondément relationnel : la souveraineté est un acte de réconciliation entre le sujet et son histoire.

Puis arrive Hubert Aquin, il a interviewé un nationaliste algérien (Messali Hadj leader du mouvement national algérien dans les années 30 à 54), il a aussi interviewé Albert Memi dont il est devenu une bonne relation et dont les écrits sur la colonisation font référence encore de nos jours.

 

Huber Aquin peut se positionner pour la rupture, le geste fondateur, la décision, et la crise comme moteur de transformation. Dans Prochain épisode, l’indépendance est conceptualisée comme acte existentiel, comme manière de rompre avec l’aliénation. Son imaginaire s’aligne sur une ontologie masculine de la maîtrise, du risque, de la souveraineté comme affirmation.

Sauf mauvaise lecture de ma part Aquin ne pense pas la souveraineté comme horizon, mais comme événement, comme moment où le sujet se constitue par la rupture. Cette ontologie est essentielle pour comprendre pourquoi le récit souverainiste traditionnel parle davantage aux imaginaires masculins.

Et les autrices, écrivaines … Marie‑Claire Blais a retenu mon attention sur la  communauté, la vulnérabilité et l’émancipation, des concepts qui structure la pensée révolutionnaire de l’Algérie. Bien que son œuvre ne soit pas explicitement souverainiste, Blais développe une ontologie de la communauté blessée, de la survivance, de la dignité.  Ses romans mettent en scène des collectifs fragiles, traversés par la violence, la pauvreté, la marginalisation. Elle me rappelle, l’art lyrique de Fathma Ait Mansour qui chantait la condition de la femme kabyle pendant la colonisation.  L’éternelle, Assia Djebbar, membre de l’Académie française, en parle dans ‘’ces voix qui m’assiègent’’.

Cette ontologie relationnelle de marie Claire Blais, propose à mon humble avis, une conception du politique centrée sur la protection des vies vulnérables, sur la reconnaissance des souffrances, sur la solidarité. Elle ouvre un espace pour une souveraineté non héroïque, non agonistique, fondée sur la responsabilité envers les corps vulnérables. C’est une ontologie féminine de la souveraineté, qui permet de repenser l’indépendance à partir de la continuité plutôt que de la rupture.

 

Enfin, Naomi Fontaine parcours le monde ontologie autochtone et la souveraineté relationnelle. Elle ne traite pas de l’indépendance québécoise, mais son œuvre propose une ontologie du territoire relationnel, de la survivance, de la co‑existence. Dans Kuessipan ou Manikanetish, le territoire n’est pas une ressource à maîtriser, mais un être relationnel, un espace de mémoire, de transmission, de soin.

Cette ontologie autochtone offre une conceptualisation alternative de la souveraineté : non comme rupture institutionnelle, mais comme réappropriation relationnelle du monde, fondée sur les liens, les continuités et les mémoires. Elle permet de penser une souveraineté non coloniale, non extractiviste, centrée sur la relation plutôt que sur la maîtrise.

 

Théoriquement, ces auteurs ne sont pas « indépendantistes » au sens partisan : ils sont producteurs d’ontologies souverainistes.

Ferron et Miron articulent une ontologie nationale forte; Aquin propose une ontologie de la rupture; Blais et Fontaine ouvrent la voie à des ontologies relationnelles et vulnérables, susceptibles de renouveler le récit souverainiste.

En les mettant en dialogue, on voit apparaître une cartographie ontologique de la souveraineté québécoise, où coexistent : une souveraineté‑condition d’être (Ferron) ; une souveraineté‑horizon (Miron) ; une souveraineté‑événement (Aquin) et une souveraineté‑relation (Blais, Fontaine).

Cette cartographie permet de comprendre pourquoi le récit souverainiste traditionnel, fondé sur une ontologie masculine de la rupture, ne rejoint pas spontanément les ontologies féminines et autochtones centrées sur la continuité, la vulnérabilité et la relation.

Le cœur de ma lecture déplace l'analyse du souverainisme des positions politiques explicites vers les imaginaires, les conceptions du sujet, du territoire et de la communauté. Ce qui donnerait que Ferron aborde la souveraineté-condition d'être ;  Miron se consacre à la souveraineté-horizon ; Aquin développe la souveraineté-événement ; Blais et Fontaine : sont dans la souveraineté-relation

À mon humble avis, cela permet de sortir du traditionnel classement « auteurs indépendantistes / auteurs fédéralistes / auteurs apolitiques ».

De ce que le lecteur québécois pourrait éventuellement tirer de cette conception pour repenser l’indépendance c’est que le risque avec cette lecture est de faire entrer une pensée autochtone dans un récit souverainiste québécois auquel elle n'adhère pas nécessairement. Je pense que c'est justement cette distance qui pourrait rendre l’analyse beaucoup plus forte.

 

« le récit souverainiste traditionnel, fondé sur une ontologie masculine de la rupture, ne rejoint pas spontanément les ontologies féminines et autochtones centrées sur la continuité, la vulnérabilité et la relation. »


 Ferid Racim Chikhi


31 juil. 2026

Algerie, la ligne rouge

                         L’État, la société et la confiance

Il est des questions qui traversent les décennies, des questions qui ne relèvent pas seulement du droit ou des institutions, mais du pacte profond qui lie un État à ses citoyens. La liberté d’expression en fait partie. Elle est « l’un des fondements essentiels de toute société qui aspire à l’État de droit ». Mais elle n’est jamais absolue. Chaque nation trace des limites, des « lignes rouges », censées protéger l’ordre public, les institutions, la sécurité collective.

La véritable question n’est donc pas de savoir si une ligne rouge doit exister. La question est de savoir comment elle est définie, qui la trace, et surtout si les citoyens peuvent clairement la reconnaître. Car une liberté dont les contours sont flous cesse d’être une liberté : elle devient une zone d’incertitude, un espace où la parole hésite, où la confiance s’effrite.

Une histoire politique marquée par la tension entre unité et pluralité

Pour comprendre cette ligne rouge dans le contexte algérien, il faut revenir à l’histoire politique du pays. Avant 1954, il existait plusieurs partie ; depuis l’indépendance, la relation entre l’État et la société est traversée par une tension constante : d’un côté, une aspiration profonde à la participation citoyenne ; de l’autre, une tradition de centralisation héritée de la période révolutionnaire.

Au lendemain de 1962, l’Algérie se construit dans un contexte exceptionnel : l’Indépendance, la Guerre froide, l’urgence du développement. Les Non-Alignés, Le front de la résistance… Le FLN, porteur de la légitimité historique, devient le cadre politique central. Le parti unique n’est pas seulement une structure : c’est une vision du monde. La pluralité, (même si au sein de ses instances les différents courants politiques d’avant novembre 1954 se sont reconstitués  en sourdine au sein du FLN), y est perçue comme un risque de division, et la contradiction comme une menace pour l’unité nationale.

Cette période installe ce que l’on nomme communément la « pensée unique ». Le débat existe, mais il est organisé autour des orientations définies par l’État. La question de la liberté d’expression dépasse alors le droit : elle devient une question de place accordée à la contradiction dans un système fondé sur l’unité idéologique. Seuls les militants débattaient librement mais selon un cadre de références bien défini et connu de toutes et de tous.

1976 : participation encadrée et promesse d’un débat national

Quand je repense à 1976, ce n’est pas seulement à un moment politique vers lequel je reviens, mais à une atmosphère, à une sensation presque physique. Le pays semblait vibrer autrement. Dans les rues, dans les ateliers, dans les salles de cours, dans les villages accrochés aux montagnes et sur les hauts plateaux, quelque chose circulait, une énergie que je n’avais jamais ressentie auparavant. On parlait de la Charte nationale, bien sûr, mais au‑delà du texte, c’était l’idée même de pouvoir dire quelque chose qui bouleversait les habitudes.

Je me souviens de ces réunions improvisées dans les entreprises, où les ouvriers prenaient la parole avec une gravité nouvelle. Je me souviens des discussions dans les quartiers, parfois tard le soir, où les voisins s’écoutaient avec une attention inhabituelle. Dans les coopératives agricoles, les anciens parlaient avec une émotion contenue, comme s’ils avaient attendu ce moment toute leur vie. Il y avait dans ces échanges une forme de dignité, une manière de se tenir, de peser ses mots, qui disait beaucoup de la soif de participation qui habitait les gens.

Pour moi, ce fut une période où le pays semblait se découvrir lui‑même. Nous avions grandi dans un système où la parole publique était étroitement surveillée (brigade politique), où les débats se déroulaient dans des cadres préétablis. Et soudain, cette brèche. Cette possibilité, même fragile, de dire ce que l’on pensait. Je me souviens de l’enthousiasme des plus jeunes, persuadés que quelque chose était en train de changer. Je me souviens aussi du regard plus prudent des anciens, qui savaient que les ouvertures, chez nous, avaient souvent une durée limitée. La récréation débute bien mais lorsque la cloche sonne, tout s’arrête.

Et en effet, la parenthèse s’est refermée. Lentement, presque imperceptiblement, les réunions se sont raréfiées, les voix se sont tues, et le pays est revenu à son rythme habituel. Ce qui avait ressemblé à une promesse est devenu un souvenir. Un beau souvenir, mais un souvenir tout de même.

Avec le temps, ce moment a pris une autre dimension. Il est devenu une sorte de repère intérieur, un instant où j’ai compris à quel point la parole peut transformer un pays, même brièvement. Il m’a aussi appris la fragilité de ces instants, leur caractère éphémère.

Ce que je garde de 1976, ce n’est pas seulement l’histoire officielle, mais la sensation d’un pays qui, pour quelques semaines, a respiré autrement. Une émotion collective, un frémissement, une possibilité entrevue. Ce furent les discussions au sein de ce furent les organisations de masse du partie unique (UGTA, UNFA, UNPA, JFLN\UNJA, ONM…) des unions professionnelles (avocats, écrivains, journalistes…), des assemblées des travailleurs, des comités de volontariats de la RA. Et ce qui est ressenti, c’est peut‑être, au fond, une nostalgie de ce que nous aurions pu devenir si cette brèche était restée ouverte.

1988 : la rupture, le pluralisme et la blessure de la décennie noire

Septembre 88 façonne les prémices du changement majeur qui intervient un mois plus tard ainsi débute une période d’incertitudes et de risques ; l’Armée se retire du Comité central du Parti Unique et Octobre 1988 constitue une rupture majeure. Les manifestations expriment une crise profonde du modèle politique établi depuis l’indépendance. Elles révèlent une demande sociale croissante de participation, de justice, de changement. C’était la période du ressourcement politique. La Constitution de 1989 reconnaît le pluralisme politique et met fin au parti unique. Pour la première fois, la diversité des opinions peut s’exprimer dans un cadre institutionnel.

Mais cette ouverture intervient dans un contexte difficile. La décennie noire bouleverse la société, fragilise l’État, installe durablement une équation complexe : comment garantir la sécurité nationale tout en préservant les libertés publiques ? La ligne rouge se déplace : elle n’est plus seulement idéologique, elle devient sécuritaire.

1996 : stabiliser l’État, encadrer le pluralisme

La Constitution de 1996 s’inscrit dans une logique de reconstruction institutionnelle. Elle maintient le pluralisme, mais l’inscrit dans un cadre fortement institutionnalisé. La priorité est de restaurer l’autorité de l’État et de garantir la sécurité. La tension entre protection de l’État et ouverture du débat public devient structurelle.

Cette tension n’est pas propre à l’Algérie. Mais elle y prend une forme particulière en raison du poids de la mémoire révolutionnaire et de la violence des années 1990. La ligne rouge devient un instrument de stabilité, mais aussi un espace où la société peine parfois à identifier clairement ce qui relève de la critique légitime ou de l’infraction.

Le Hirak : la réappropriation de l’espace public

Une quinzaine d’années plus tard et nous voici dans le Hirak (2019) qui s’inscrit dans cette histoire longue. Il ne surgit pas dans un vide politique : il est l’expression d’une société qui cherche à redéfinir sa place dans la relation avec l’État. Des millions de citoyens expriment pacifiquement leur volonté d’être associés à la vie publique, de demander plus de transparence, d’interroger le fonctionnement des institutions. Ce fut le moment où une reddition des comptes est exigée des gouvernants contre les contrevenants.

Le Hirak rappelle une évidence politique majeure : une société stable n’est pas une société sans contradictions, mais une société capable d’organiser le débat. Il réaffirme la centralité de la parole citoyenne dans la construction nationale. Il met en lumière le besoin d’un espace public où la critique est non seulement tolérée, mais reconnue comme une ressource politique.

La ligne rouge : entre protection et confiance

L’État a le devoir de protéger ses institutions, sa sécurité, ses citoyens. La liberté d’expression ne peut justifier la violence, la haine ou les atteintes aux droits fondamentaux. Mais lorsque la frontière entre critique politique et infraction pénale devient floue, un climat d’incertitude apparaît.

Pour ce qui me concerne la véritable ligne rouge ne devrait pas être celle qui sépare l’État de ses citoyens. Elle devrait être celle qui distingue clairement la critique légitime des actes réellement répréhensibles. Pour moi, cette phrase résume l’enjeu politique majeur : la ligne rouge doit être lisible, prévisible, fondée sur le droit, et non sur l’interprétation variable des circonstances laissée à un simple agent de l’État. Elle doit être un cadre de confiance, non un instrument de dissuasion.

Michel Foucault nous rappelle que le pouvoir s’exerce aussi par les normes qui orientent les comportements. Habermas nous enseigne qu’une société démocratique se définit par sa capacité à organiser la discussion. Ces deux perspectives convergent : la ligne rouge n’est pas seulement juridique, elle est politique. Elle dépend de la confiance entre l’État e
t les citoyens.

Reconstruire la confiance

L’histoire algérienne montre que la liberté d’expression est au cœur du pacte national. De la pensée unique de l’après indépendance en passant à la charte nationale jusqu’à l’ouverture de 1988, de la décennie noire au Hirak, la question de la parole citoyenne traverse les décennies. La ligne rouge doit être repensée non comme une frontière entre l’État et la société, mais comme une distinction claire entre la critique légitime et les actes réellement répréhensibles.

Clarifier cette frontière, renforcer la prévisibilité du droit, garantir l’indépendance de la justice : ces éléments ne diminuent pas l’autorité de l’État. Ils constituent au contraire les conditions de sa légitimité durable.

La confiance n’est pas un slogan. Elle est, comme l’écrivait Paul Ricœur, « le crédit accordé à la parole de l’autre ». C’est ce crédit qu’il faut reconstruire. C’est cette confiance qu’il faut consolider. Et c’est autour de cette confiance que peut se dessiner une ligne rouge véritablement démocratique.

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12 juil. 2026

La nation et la patrie

Quelques éléments pour sortir de la confusion politique 

« Les lois sont toujours vacillantes tant qu'elles ne s'appuient pas sur les mœurs. »

Alexis de Tocqueville


La citation ci-dessus vieille de près de deux siècles, demeure d'une étonnante actualité. Une nation ne tient pas seulement par ses institutions ou ses lois. Elle tient surtout par les comportements quotidiens de ses citoyens.


Trois images de la Coupe du monde 2026 m'ont particulièrement interpellé.

La première montre les milliers de supporters algériens présents à Kansas City. Leur enthousiasme, leur discipline et leur civisme ont été salués bien au-delà des stades. Beaucoup ont admiré ces jeunes qui, une fois la rencontre terminée, ont nettoyé les gradins avant de quitter les lieux. Ils ont offert une belle image de l'Algérie, non par leurs chants ou leurs drapeaux, mais par leur sens du bien commun.

La deuxième image provient d'Annaba. Des centaines de supporters s'étaient réunis sur une plage pour suivre le match Algérie-Autriche. La passion était la même. L'attachement à l'équipe nationale aussi. Pourtant, après la rencontre, la plage est restée couverte de déchets. Le même amour du maillot ne s'est pas traduit par le même respect de l'espace public.

La troisième image est plus virtuelle, mais tout aussi révélatrice. Dès le coup de sifflet final, certains plateaux de télévision et les réseaux sociaux se sont transformés en tribunal populaire. Le sélectionneur national, les dirigeants de la Fédération et plusieurs acteurs du football ont été livrés à des attaques dépassant largement le cadre de la critique sportive.

Ces trois scènes racontent une même histoire. Elles révèlent que les Algériens aiment profondément leur pays, mais qu'ils ne donnent pas tous le même sens à cet attachement. Elles posent surtout une question essentielle : lorsque nous affirmons aimer l'Algérie, parlons-nous de la patrie, de la nation, de l'État, du gouvernement ou des valeurs qui permettent à tous de vivre ensemble ?

C'est sans doute de cette confusion que naissent une grande partie des malentendus qui empoisonnent aujourd'hui notre débat public.


Le patriotisme est d'abord un attachement à la patrie. Il exprime l'amour d'une terre, d'une histoire, d'une mémoire commune et d'un peuple. Il se manifeste dans le respect des symboles nationaux, dans la solidarité entre citoyens, dans la protection des biens publics et dans la volonté de contribuer au progrès collectif.

Être patriote ne signifie pas applaudir systématiquement les gouvernants. Au contraire. Il arrive qu'un patriote estime que certaines décisions s'éloignent de l'intérêt général. Les critiquer n'est pas trahir son pays ; c'est parfois une manière de le servir.


Le nationalisme répond à une autre logique. Dans l'histoire algérienne, il s'est construit autour de la lutte contre la colonisation et de la conquête de la souveraineté nationale. Il a permis de rassembler des populations diverses autour d'un objectif commun : recouvrer la liberté et édifier un État indépendant.

Le patriotisme répond à une question simple : comment servir son pays ? Le nationalisme répond à une autre : comment protéger son existence et sa souveraineté ? Les deux sont complémentaires. Une nation ne peut durablement prospérer sans citoyens responsables ni sans indépendance.


Le patriotisme algérien prend aujourd'hui des formes multiples. Il s'exprime chez ceux qui entreprennent, investissent, créent des emplois, transmettent leurs compétences ou défendent l'image du pays à l'étranger. Il s'est également exprimé durant le Hirak, lorsque des millions d'Algériens réclamaient davantage de justice, de transparence et de responsabilité publique au nom de ce qu'ils considéraient être l'intérêt supérieur de la nation.


Le nationalisme lui-même n'est pas uniforme. Certains mettent l'accent sur la citoyenneté et l'égalité des droits. D'autres insistent davantage sur les dimensions historiques, culturelles, arabes, amazighes ou musulmanes de l'identité nationale. D'autres encore voient dans la défense des institutions l'expression première du nationalisme. Ces sensibilités peuvent coexister ; elles deviennent problématiques lorsqu'elles prétendent chacune détenir le monopole du patriotisme.

Les Algériens de l’étranger illustrent également cette diversité. Beaucoup contribuent au développement scientifique, économique ou culturel du pays. D'autres critiquent sévèrement les autorités, persuadés d'agir dans l'intérêt de l'Algérie. Les réduire à une catégorie unique serait une erreur.


Mais le véritable problème se situe ailleurs.

Depuis des années, nous entretenons une confusion entre trois réalités pourtant distinctes : la nation, l'État et le gouvernement.

La nation est la communauté humaine unie par une histoire, une mémoire et un destin commun.

L'État est l'ensemble des institutions permanentes chargées d'organiser cette communauté.

Le gouvernement n'est qu'une équipe investie, pour un temps limité, de conduire les affaires publiques.


Confondre ces trois notions produit des effets dévastateurs. Toute critique du gouvernement devient aussitôt une attaque contre l'État, voire contre la nation. À l'inverse, toute défense des institutions est parfois assimilée à un soutien aveugle au pouvoir en place. De cette confusion naissent des procès en patriotisme qui fracturent inutilement la société.

Or une démocratie mature repose précisément sur la capacité à distinguer ces niveaux. On peut aimer profondément son pays tout en contestant un gouvernement. On peut défendre les institutions tout en souhaitant leur réforme. On peut être profondément patriote sans renoncer à son esprit critique.

Les scènes observées pendant la Coupe du monde illustrent parfaitement cette réalité. Nettoyer les gradins, préserver une plage, respecter les biens publics, accepter la contradiction ou débattre sans insulter ne relèvent ni exclusivement du patriotisme ni exclusivement du nationalisme. Ils traduisent d'abord une culture civique.


C'est précisément ce que Tocqueville appelait les mœurs.

L'Algérie ne manque ni d'amour pour son drapeau ni de fierté nationale. Elle manque davantage de cette culture quotidienne de la responsabilité qui transforme un sentiment en comportement.

L'éducation familiale, relayée par l'école, joue ici un rôle décisif. C'est là que s'apprennent le respect du bien commun, la civilité, le sens de l'intérêt général et la responsabilité individuelle. Aucune loi, aussi parfaite soit-elle, ne remplacera jamais cette éducation.

En définitive, le patriotisme ne se mesure ni au volume des slogans, ni à la violence des polémiques, ni même à l'intensité des émotions sportives. Il se mesure à la manière dont chacun se comporte lorsqu'il n'y a plus de caméras, plus de drapeaux et plus d'hymne national.

Respecter une plage, préserver un bien public, accomplir honnêtement son travail, accepter le débat démocratique ou transmettre des valeurs à ses enfants sont autant d'actes de patriotisme.


La patrie n'est pas le gouvernement. Elle est beaucoup plus vaste, beaucoup plus ancienne et beaucoup plus durable.


C'est pourquoi aimer l'Algérie ne devrait jamais être seulement une émotion. Cela devrait être, chaque jour, une manière de vivre.


Ferid Racim Chikhi,

Analyste senior German

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