30 août 2026

Québec : De la rupture à la relation

 Les imaginaires de la souveraineté dans la littérature québécoise

Selon les études que j’ai faites dans divers domaines (finances, comptabilité et fiscalité, avant de me réfugier dans la littérature et la civilisation d’expression anglaise et finir par tomber dans le management, que j’exerce depuis plus de trente cinq ans, je considère que je suis un hybride ou un touche à tout.

À mon arrivée au Québec au début des années 2000, j’ai cherché à comprendre la société québecoise par la littérature disponible et j’ai cherché une ontologie qui ferait l’inventaire des grands penseurs et philosophes de cette province qui aspire depuis le début de la révolution tranquille à devenir indépendante.

A ma grande surprise je n’en ai pas trouvé même si les auteurs, les écrivains, sociologues et autres philosophes s’exprimaient avec force arguments sur l’évolution de la société québécoise.

Depuis, je réalise mes propres recherches et je découvre que le fonds existe mais personne n’a pensé à en faire l’inventaire.

J’en ai parlé lors d'une rencontre avec de fervents indépendantistes et une de ces personnalités, s’est objectée en soulignant que cette ontologie existe, j’ai seulement demandé à avoir les références pour en tirer le meilleur parti. Pour le moment, je donne ci-après un avis, mon point de vue d’immigrant qui n’est pas forcément pertinent, mais vu mon engagement pour l’autodétermination des peuples et les indépendances des pays subissant les jougs coloniaux, je réfléchi a des situations d’ouvertures pour que le Québec rejoignent les sociétés libres et démocratiques.

En parcourant les productions de quelques auteurs en vue depuis la révolution tranquille, j’en ai retenu quelques-uns qui me paraissent les plus convenables pour apprécier l’évolution de l’être dans sa complexité.

 

Le projet d’indépendance et les ontologies

L’étude des imaginaires littéraires québécois montre que certains auteurs ont développé, dans leurs œuvres, des ontologies particulièrement compatibles avec le projet d’indépendance. Il ne s’agit pas d’identifier des positions partisanes explicites, mais de comprendre comment leurs conceptions du sujet, du territoire, de la communauté et de la temporalité produisent des formes d’être qui soutiennent, renforcent ou complexifient l’idée de souveraineté collective. Ces auteurs ne sont pas « indépendantistes » au sens militant : ils sont souverainistes ontologiques, c’est‑à‑dire qu’ils construisent des mondes où la souveraineté apparaît comme condition d’existence, horizon d’accomplissement ou geste fondateur. Je commence par

 

Jacques Ferron : une ontologie du peuple‑sujet

Ferron est, selon moi, sans doute l’auteur qui propose la conceptualisation la plus aboutie d’une ontologie nationale. Dans Le Ciel de Québec, La Nuit ou L’Amélanchier, la nation est pensée comme entité dotée d’une historicité propre, d’une capacité d’agir et d’une cohérence interne. Ferron construit une ontologie du peuple‑sujet, où l’indépendance n’est pas un programme politique, mais une condition d’être.

Le Québec y apparaît comme une entité empêchée par le RoC et l’environnement anglosaxon de l’Amérique du Nord et dont la souveraineté est nécessaire pour accomplir son devenir.  Cette ontologie souverainiste n‘est pas héroïque : elle repose sur la continuité historique, la mémoire, la transmission, et non sur la rupture spectaculaire.

 

Sur mon cheminement j’ai croisé Gaston Miron qui retient que la souveraineté est un horizon ontologique. Il articule une ontologie du devenir collectif, où la quête d’un « pays à faire » est indissociable de la dignité du sujet. Dans L’homme rapaillé, la souveraineté est pensée comme horizon d’accomplissement, comme condition permettant au peuple d’habiter pleinement son propre temps. Miron ne défend pas seulement l’indépendance : il l’ontologise en la liant à la possibilité d’être, à la réparation d’une fracture historique, à la reconquête d’une temporalité propre. Son imaginaire est profondément relationnel : la souveraineté est un acte de réconciliation entre le sujet et son histoire.

Puis arrive Hubert Aquin, il a interviewé un nationaliste algérien (Messali Hadj leader du mouvement national algérien dans les années 30 à 54), il a aussi interviewé Albert Memi dont il est devenu une bonne relation et dont les écrits sur la colonisation font référence encore de nos jours.

 

Huber Aquin peut se positionner pour la rupture, le geste fondateur, la décision, et la crise comme moteur de transformation. Dans Prochain épisode, l’indépendance est conceptualisée comme acte existentiel, comme manière de rompre avec l’aliénation. Son imaginaire s’aligne sur une ontologie masculine de la maîtrise, du risque, de la souveraineté comme affirmation.

Sauf mauvaise lecture de ma part Aquin ne pense pas la souveraineté comme horizon, mais comme événement, comme moment où le sujet se constitue par la rupture. Cette ontologie est essentielle pour comprendre pourquoi le récit souverainiste traditionnel parle davantage aux imaginaires masculins.

Et les autrices, écrivaines … Marie‑Claire Blais a retenu mon attention sur la  communauté, la vulnérabilité et l’émancipation, des concepts qui structure la pensée révolutionnaire de l’Algérie. Bien que son œuvre ne soit pas explicitement souverainiste, Blais développe une ontologie de la communauté blessée, de la survivance, de la dignité.  Ses romans mettent en scène des collectifs fragiles, traversés par la violence, la pauvreté, la marginalisation. Elle me rappelle, l’art lyrique de Fathma Ait Mansour qui chantait la condition de la femme kabyle pendant la colonisation.  L’éternelle, Assia Djebbar, membre de l’Académie française, en parle dans ‘’ces voix qui m’assiègent’’.

Cette ontologie relationnelle de marie Claire Blais, propose à mon humble avis, une conception du politique centrée sur la protection des vies vulnérables, sur la reconnaissance des souffrances, sur la solidarité. Elle ouvre un espace pour une souveraineté non héroïque, non agonistique, fondée sur la responsabilité envers les corps vulnérables. C’est une ontologie féminine de la souveraineté, qui permet de repenser l’indépendance à partir de la continuité plutôt que de la rupture.

 

Enfin, Naomi Fontaine parcours le monde ontologie autochtone et la souveraineté relationnelle. Elle ne traite pas de l’indépendance québécoise, mais son œuvre propose une ontologie du territoire relationnel, de la survivance, de la co‑existence. Dans Kuessipan ou Manikanetish, le territoire n’est pas une ressource à maîtriser, mais un être relationnel, un espace de mémoire, de transmission, de soin.

Cette ontologie autochtone offre une conceptualisation alternative de la souveraineté : non comme rupture institutionnelle, mais comme réappropriation relationnelle du monde, fondée sur les liens, les continuités et les mémoires. Elle permet de penser une souveraineté non coloniale, non extractiviste, centrée sur la relation plutôt que sur la maîtrise.

 

Théoriquement, ces auteurs ne sont pas « indépendantistes » au sens partisan : ils sont producteurs d’ontologies souverainistes.

Ferron et Miron articulent une ontologie nationale forte; Aquin propose une ontologie de la rupture; Blais et Fontaine ouvrent la voie à des ontologies relationnelles et vulnérables, susceptibles de renouveler le récit souverainiste.

En les mettant en dialogue, on voit apparaître une cartographie ontologique de la souveraineté québécoise, où coexistent : une souveraineté‑condition d’être (Ferron) ; une souveraineté‑horizon (Miron) ; une souveraineté‑événement (Aquin) et une souveraineté‑relation (Blais, Fontaine).

Cette cartographie permet de comprendre pourquoi le récit souverainiste traditionnel, fondé sur une ontologie masculine de la rupture, ne rejoint pas spontanément les ontologies féminines et autochtones centrées sur la continuité, la vulnérabilité et la relation.

Le cœur de ma lecture déplace l'analyse du souverainisme des positions politiques explicites vers les imaginaires, les conceptions du sujet, du territoire et de la communauté. Ce qui donnerait que Ferron aborde la souveraineté-condition d'être ;  Miron se consacre à la souveraineté-horizon ; Aquin développe la souveraineté-événement ; Blais et Fontaine : sont dans la souveraineté-relation

À mon humble avis, cela permet de sortir du traditionnel classement « auteurs indépendantistes / auteurs fédéralistes / auteurs apolitiques ».

De ce que le lecteur québécois pourrait éventuellement tirer de cette conception pour repenser l’indépendance c’est que le risque avec cette lecture est de faire entrer une pensée autochtone dans un récit souverainiste québécois auquel elle n'adhère pas nécessairement. Je pense que c'est justement cette distance qui pourrait rendre l’analyse beaucoup plus forte.

 

« le récit souverainiste traditionnel, fondé sur une ontologie masculine de la rupture, ne rejoint pas spontanément les ontologies féminines et autochtones centrées sur la continuité, la vulnérabilité et la relation. »


 Ferid Racim Chikhi


31 juil. 2026

Algerie, la ligne rouge

                         L’État, la société et la confiance

Il est des questions qui traversent les décennies, des questions qui ne relèvent pas seulement du droit ou des institutions, mais du pacte profond qui lie un État à ses citoyens. La liberté d’expression en fait partie. Elle est « l’un des fondements essentiels de toute société qui aspire à l’État de droit ». Mais elle n’est jamais absolue. Chaque nation trace des limites, des « lignes rouges », censées protéger l’ordre public, les institutions, la sécurité collective.

La véritable question n’est donc pas de savoir si une ligne rouge doit exister. La question est de savoir comment elle est définie, qui la trace, et surtout si les citoyens peuvent clairement la reconnaître. Car une liberté dont les contours sont flous cesse d’être une liberté : elle devient une zone d’incertitude, un espace où la parole hésite, où la confiance s’effrite.

Une histoire politique marquée par la tension entre unité et pluralité

Pour comprendre cette ligne rouge dans le contexte algérien, il faut revenir à l’histoire politique du pays. Avant 1954, il existait plusieurs partie ; depuis l’indépendance, la relation entre l’État et la société est traversée par une tension constante : d’un côté, une aspiration profonde à la participation citoyenne ; de l’autre, une tradition de centralisation héritée de la période révolutionnaire.

Au lendemain de 1962, l’Algérie se construit dans un contexte exceptionnel : l’Indépendance, la Guerre froide, l’urgence du développement. Les Non-Alignés, Le front de la résistance… Le FLN, porteur de la légitimité historique, devient le cadre politique central. Le parti unique n’est pas seulement une structure : c’est une vision du monde. La pluralité, (même si au sein de ses instances les différents courants politiques d’avant novembre 1954 se sont reconstitués  en sourdine au sein du FLN), y est perçue comme un risque de division, et la contradiction comme une menace pour l’unité nationale.

Cette période installe ce que l’on nomme communément la « pensée unique ». Le débat existe, mais il est organisé autour des orientations définies par l’État. La question de la liberté d’expression dépasse alors le droit : elle devient une question de place accordée à la contradiction dans un système fondé sur l’unité idéologique. Seuls les militants débattaient librement mais selon un cadre de références bien défini et connu de toutes et de tous.

1976 : participation encadrée et promesse d’un débat national

Quand je repense à 1976, ce n’est pas seulement à un moment politique vers lequel je reviens, mais à une atmosphère, à une sensation presque physique. Le pays semblait vibrer autrement. Dans les rues, dans les ateliers, dans les salles de cours, dans les villages accrochés aux montagnes et sur les hauts plateaux, quelque chose circulait, une énergie que je n’avais jamais ressentie auparavant. On parlait de la Charte nationale, bien sûr, mais au‑delà du texte, c’était l’idée même de pouvoir dire quelque chose qui bouleversait les habitudes.

Je me souviens de ces réunions improvisées dans les entreprises, où les ouvriers prenaient la parole avec une gravité nouvelle. Je me souviens des discussions dans les quartiers, parfois tard le soir, où les voisins s’écoutaient avec une attention inhabituelle. Dans les coopératives agricoles, les anciens parlaient avec une émotion contenue, comme s’ils avaient attendu ce moment toute leur vie. Il y avait dans ces échanges une forme de dignité, une manière de se tenir, de peser ses mots, qui disait beaucoup de la soif de participation qui habitait les gens.

Pour moi, ce fut une période où le pays semblait se découvrir lui‑même. Nous avions grandi dans un système où la parole publique était étroitement surveillée (brigade politique), où les débats se déroulaient dans des cadres préétablis. Et soudain, cette brèche. Cette possibilité, même fragile, de dire ce que l’on pensait. Je me souviens de l’enthousiasme des plus jeunes, persuadés que quelque chose était en train de changer. Je me souviens aussi du regard plus prudent des anciens, qui savaient que les ouvertures, chez nous, avaient souvent une durée limitée. La récréation débute bien mais lorsque la cloche sonne, tout s’arrête.

Et en effet, la parenthèse s’est refermée. Lentement, presque imperceptiblement, les réunions se sont raréfiées, les voix se sont tues, et le pays est revenu à son rythme habituel. Ce qui avait ressemblé à une promesse est devenu un souvenir. Un beau souvenir, mais un souvenir tout de même.

Avec le temps, ce moment a pris une autre dimension. Il est devenu une sorte de repère intérieur, un instant où j’ai compris à quel point la parole peut transformer un pays, même brièvement. Il m’a aussi appris la fragilité de ces instants, leur caractère éphémère.

Ce que je garde de 1976, ce n’est pas seulement l’histoire officielle, mais la sensation d’un pays qui, pour quelques semaines, a respiré autrement. Une émotion collective, un frémissement, une possibilité entrevue. Ce furent les discussions au sein de ce furent les organisations de masse du partie unique (UGTA, UNFA, UNPA, JFLN\UNJA, ONM…) des unions professionnelles (avocats, écrivains, journalistes…), des assemblées des travailleurs, des comités de volontariats de la RA. Et ce qui est ressenti, c’est peut‑être, au fond, une nostalgie de ce que nous aurions pu devenir si cette brèche était restée ouverte.

1988 : la rupture, le pluralisme et la blessure de la décennie noire

Septembre 88 façonne les prémices du changement majeur qui intervient un mois plus tard ainsi débute une période d’incertitudes et de risques ; l’Armée se retire du Comité central du Parti Unique et Octobre 1988 constitue une rupture majeure. Les manifestations expriment une crise profonde du modèle politique établi depuis l’indépendance. Elles révèlent une demande sociale croissante de participation, de justice, de changement. C’était la période du ressourcement politique. La Constitution de 1989 reconnaît le pluralisme politique et met fin au parti unique. Pour la première fois, la diversité des opinions peut s’exprimer dans un cadre institutionnel.

Mais cette ouverture intervient dans un contexte difficile. La décennie noire bouleverse la société, fragilise l’État, installe durablement une équation complexe : comment garantir la sécurité nationale tout en préservant les libertés publiques ? La ligne rouge se déplace : elle n’est plus seulement idéologique, elle devient sécuritaire.

1996 : stabiliser l’État, encadrer le pluralisme

La Constitution de 1996 s’inscrit dans une logique de reconstruction institutionnelle. Elle maintient le pluralisme, mais l’inscrit dans un cadre fortement institutionnalisé. La priorité est de restaurer l’autorité de l’État et de garantir la sécurité. La tension entre protection de l’État et ouverture du débat public devient structurelle.

Cette tension n’est pas propre à l’Algérie. Mais elle y prend une forme particulière en raison du poids de la mémoire révolutionnaire et de la violence des années 1990. La ligne rouge devient un instrument de stabilité, mais aussi un espace où la société peine parfois à identifier clairement ce qui relève de la critique légitime ou de l’infraction.

Le Hirak : la réappropriation de l’espace public

Une quinzaine d’années plus tard et nous voici dans le Hirak (2019) qui s’inscrit dans cette histoire longue. Il ne surgit pas dans un vide politique : il est l’expression d’une société qui cherche à redéfinir sa place dans la relation avec l’État. Des millions de citoyens expriment pacifiquement leur volonté d’être associés à la vie publique, de demander plus de transparence, d’interroger le fonctionnement des institutions. Ce fut le moment où une reddition des comptes est exigée des gouvernants contre les contrevenants.

Le Hirak rappelle une évidence politique majeure : une société stable n’est pas une société sans contradictions, mais une société capable d’organiser le débat. Il réaffirme la centralité de la parole citoyenne dans la construction nationale. Il met en lumière le besoin d’un espace public où la critique est non seulement tolérée, mais reconnue comme une ressource politique.

La ligne rouge : entre protection et confiance

L’État a le devoir de protéger ses institutions, sa sécurité, ses citoyens. La liberté d’expression ne peut justifier la violence, la haine ou les atteintes aux droits fondamentaux. Mais lorsque la frontière entre critique politique et infraction pénale devient floue, un climat d’incertitude apparaît.

Pour ce qui me concerne la véritable ligne rouge ne devrait pas être celle qui sépare l’État de ses citoyens. Elle devrait être celle qui distingue clairement la critique légitime des actes réellement répréhensibles. Pour moi, cette phrase résume l’enjeu politique majeur : la ligne rouge doit être lisible, prévisible, fondée sur le droit, et non sur l’interprétation variable des circonstances laissée à un simple agent de l’État. Elle doit être un cadre de confiance, non un instrument de dissuasion.

Michel Foucault nous rappelle que le pouvoir s’exerce aussi par les normes qui orientent les comportements. Habermas nous enseigne qu’une société démocratique se définit par sa capacité à organiser la discussion. Ces deux perspectives convergent : la ligne rouge n’est pas seulement juridique, elle est politique. Elle dépend de la confiance entre l’État e
t les citoyens.

Reconstruire la confiance

L’histoire algérienne montre que la liberté d’expression est au cœur du pacte national. De la pensée unique de l’après indépendance en passant à la charte nationale jusqu’à l’ouverture de 1988, de la décennie noire au Hirak, la question de la parole citoyenne traverse les décennies. La ligne rouge doit être repensée non comme une frontière entre l’État et la société, mais comme une distinction claire entre la critique légitime et les actes réellement répréhensibles.

Clarifier cette frontière, renforcer la prévisibilité du droit, garantir l’indépendance de la justice : ces éléments ne diminuent pas l’autorité de l’État. Ils constituent au contraire les conditions de sa légitimité durable.

La confiance n’est pas un slogan. Elle est, comme l’écrivait Paul Ricœur, « le crédit accordé à la parole de l’autre ». C’est ce crédit qu’il faut reconstruire. C’est cette confiance qu’il faut consolider. Et c’est autour de cette confiance que peut se dessiner une ligne rouge véritablement démocratique.

Aussi dans Algérie Patriotique :

https://algeriepatriotique.com/2026/08/11/letat-la-societe-et-les-lignes-rouges-un-credit-a-reconstruire-et-une-confiance-a-consolider/#comment-46324 


 

12 juil. 2026

La nation et la patrie

Quelques éléments pour sortir de la confusion politique 

« Les lois sont toujours vacillantes tant qu'elles ne s'appuient pas sur les mœurs. »

Alexis de Tocqueville


La citation ci-dessus vieille de près de deux siècles, demeure d'une étonnante actualité. Une nation ne tient pas seulement par ses institutions ou ses lois. Elle tient surtout par les comportements quotidiens de ses citoyens.


Trois images de la Coupe du monde 2026 m'ont particulièrement interpellé.

La première montre les milliers de supporters algériens présents à Kansas City. Leur enthousiasme, leur discipline et leur civisme ont été salués bien au-delà des stades. Beaucoup ont admiré ces jeunes qui, une fois la rencontre terminée, ont nettoyé les gradins avant de quitter les lieux. Ils ont offert une belle image de l'Algérie, non par leurs chants ou leurs drapeaux, mais par leur sens du bien commun.

La deuxième image provient d'Annaba. Des centaines de supporters s'étaient réunis sur une plage pour suivre le match Algérie-Autriche. La passion était la même. L'attachement à l'équipe nationale aussi. Pourtant, après la rencontre, la plage est restée couverte de déchets. Le même amour du maillot ne s'est pas traduit par le même respect de l'espace public.

La troisième image est plus virtuelle, mais tout aussi révélatrice. Dès le coup de sifflet final, certains plateaux de télévision et les réseaux sociaux se sont transformés en tribunal populaire. Le sélectionneur national, les dirigeants de la Fédération et plusieurs acteurs du football ont été livrés à des attaques dépassant largement le cadre de la critique sportive.

Ces trois scènes racontent une même histoire. Elles révèlent que les Algériens aiment profondément leur pays, mais qu'ils ne donnent pas tous le même sens à cet attachement. Elles posent surtout une question essentielle : lorsque nous affirmons aimer l'Algérie, parlons-nous de la patrie, de la nation, de l'État, du gouvernement ou des valeurs qui permettent à tous de vivre ensemble ?

C'est sans doute de cette confusion que naissent une grande partie des malentendus qui empoisonnent aujourd'hui notre débat public.


Le patriotisme est d'abord un attachement à la patrie. Il exprime l'amour d'une terre, d'une histoire, d'une mémoire commune et d'un peuple. Il se manifeste dans le respect des symboles nationaux, dans la solidarité entre citoyens, dans la protection des biens publics et dans la volonté de contribuer au progrès collectif.

Être patriote ne signifie pas applaudir systématiquement les gouvernants. Au contraire. Il arrive qu'un patriote estime que certaines décisions s'éloignent de l'intérêt général. Les critiquer n'est pas trahir son pays ; c'est parfois une manière de le servir.


Le nationalisme répond à une autre logique. Dans l'histoire algérienne, il s'est construit autour de la lutte contre la colonisation et de la conquête de la souveraineté nationale. Il a permis de rassembler des populations diverses autour d'un objectif commun : recouvrer la liberté et édifier un État indépendant.

Le patriotisme répond à une question simple : comment servir son pays ? Le nationalisme répond à une autre : comment protéger son existence et sa souveraineté ? Les deux sont complémentaires. Une nation ne peut durablement prospérer sans citoyens responsables ni sans indépendance.


Le patriotisme algérien prend aujourd'hui des formes multiples. Il s'exprime chez ceux qui entreprennent, investissent, créent des emplois, transmettent leurs compétences ou défendent l'image du pays à l'étranger. Il s'est également exprimé durant le Hirak, lorsque des millions d'Algériens réclamaient davantage de justice, de transparence et de responsabilité publique au nom de ce qu'ils considéraient être l'intérêt supérieur de la nation.


Le nationalisme lui-même n'est pas uniforme. Certains mettent l'accent sur la citoyenneté et l'égalité des droits. D'autres insistent davantage sur les dimensions historiques, culturelles, arabes, amazighes ou musulmanes de l'identité nationale. D'autres encore voient dans la défense des institutions l'expression première du nationalisme. Ces sensibilités peuvent coexister ; elles deviennent problématiques lorsqu'elles prétendent chacune détenir le monopole du patriotisme.

Les Algériens de l’étranger illustrent également cette diversité. Beaucoup contribuent au développement scientifique, économique ou culturel du pays. D'autres critiquent sévèrement les autorités, persuadés d'agir dans l'intérêt de l'Algérie. Les réduire à une catégorie unique serait une erreur.


Mais le véritable problème se situe ailleurs.

Depuis des années, nous entretenons une confusion entre trois réalités pourtant distinctes : la nation, l'État et le gouvernement.

La nation est la communauté humaine unie par une histoire, une mémoire et un destin commun.

L'État est l'ensemble des institutions permanentes chargées d'organiser cette communauté.

Le gouvernement n'est qu'une équipe investie, pour un temps limité, de conduire les affaires publiques.


Confondre ces trois notions produit des effets dévastateurs. Toute critique du gouvernement devient aussitôt une attaque contre l'État, voire contre la nation. À l'inverse, toute défense des institutions est parfois assimilée à un soutien aveugle au pouvoir en place. De cette confusion naissent des procès en patriotisme qui fracturent inutilement la société.

Or une démocratie mature repose précisément sur la capacité à distinguer ces niveaux. On peut aimer profondément son pays tout en contestant un gouvernement. On peut défendre les institutions tout en souhaitant leur réforme. On peut être profondément patriote sans renoncer à son esprit critique.

Les scènes observées pendant la Coupe du monde illustrent parfaitement cette réalité. Nettoyer les gradins, préserver une plage, respecter les biens publics, accepter la contradiction ou débattre sans insulter ne relèvent ni exclusivement du patriotisme ni exclusivement du nationalisme. Ils traduisent d'abord une culture civique.


C'est précisément ce que Tocqueville appelait les mœurs.

L'Algérie ne manque ni d'amour pour son drapeau ni de fierté nationale. Elle manque davantage de cette culture quotidienne de la responsabilité qui transforme un sentiment en comportement.

L'éducation familiale, relayée par l'école, joue ici un rôle décisif. C'est là que s'apprennent le respect du bien commun, la civilité, le sens de l'intérêt général et la responsabilité individuelle. Aucune loi, aussi parfaite soit-elle, ne remplacera jamais cette éducation.

En définitive, le patriotisme ne se mesure ni au volume des slogans, ni à la violence des polémiques, ni même à l'intensité des émotions sportives. Il se mesure à la manière dont chacun se comporte lorsqu'il n'y a plus de caméras, plus de drapeaux et plus d'hymne national.

Respecter une plage, préserver un bien public, accomplir honnêtement son travail, accepter le débat démocratique ou transmettre des valeurs à ses enfants sont autant d'actes de patriotisme.


La patrie n'est pas le gouvernement. Elle est beaucoup plus vaste, beaucoup plus ancienne et beaucoup plus durable.


C'est pourquoi aimer l'Algérie ne devrait jamais être seulement une émotion. Cela devrait être, chaque jour, une manière de vivre.


Ferid Racim Chikhi,

Analyste senior German

8 juin 2026

ALGÉRIE - FRANCE : Les dossiers sensibles d'une relations stratégique

Analogie et spécificités

Vues d’Amérique du Nord, et plus particulièrement du Canada, les relations entre l’Algérie et la France peuvent parfois rappeler, sous certains aspects, celles qu’entretiennent le Canada et les États-Unis. À titre d’exemple, de nombreux Canadiens, et particulièrement des Québécois, ont récemment manifesté leur mécontentement à l’égard de certaines politiques américaines en réduisant leur consommation de produits en provenance des États-Unis et en modifiant leurs habitudes de voyage, notamment vers la Floride.

Les tensions suscitées par les prises de position de Donald Trump sur les conflits au Moyen-Orient, les différends commerciaux avec ses partenaires, dont le Canada, ainsi que les mesures tarifaires imposées à plusieurs pays, ont été perçues par certains comme des gestes de pression économique et politique. Dans un contexte où l’économie canadienne demeure étroitement liée à celle des États-Unis, ces tensions ont eu des répercussions sensibles sur le climat économique et sur le pouvoir d’achat des citoyens.

Sans établir une équivalence entre les deux situations, cette réalité nord-américaine amène néanmoins à s’interroger : à quel niveau se situent aujourd’hui les relations entre l’Algérie et la France, et quelles en sont les conséquences concrètes pour les populations des deux pays ? Ce questionnement est d’Autant plus crucial que des officiels des deux côtés se rencontrent pour amortir les chocs et tenter d’éclairer les pistes de sorties des crises récurrentes.

Entre l’Algérie et la France

Les relations entre l’Algérie et la France comptent parmi les plus sensibles et les plus stratégiques de l’espace euro-méditerranéen. Héritières d’une histoire lourde, marquées par la colonisation, la guerre de libération nationale et des liens humains exceptionnels, elles oscillent depuis des décennies entre coopération nécessaire, tensions récurrentes et attentes mutuelles souvent contradictoires.

Au-delà des épisodes de crispation diplomatique ou des controverses mémorielles, cette relation ne peut être réduite ni à la seule lecture algérienne, ni à la seule réaction française. Elle repose sur une interdépendance profonde dans les domaines humain, économique, énergétique, sécuritaire et culturel, ce qui en fait à la fois une relation indispensable et particulièrement vulnérable aux malentendus politiques.

Comprendre les principaux dossiers qui structurent aujourd’hui la relation franco-algérienne permet de mieux saisir les préoccupations, les sensibilités et les intérêts des deux parties. Cela aide aussi à mesurer les conditions d’un rapport plus stable, plus lucide et plus équilibré, fondé non sur les réflexes du passé, mais sur la reconnaissance des réalités stratégiques présentes.

Dans cette perspective, il importe d’examiner la relation telle qu’elle se présente aujourd’hui : traversée par des désaccords réels, mais aussi soutenue par des intérêts communs que ni Alger ni Paris ne peuvent durablement négliger. J’avais déjà mis les prémisses de ces relations dans deux articles précédents :  

https://algeriepatriotique.com/2026/02/26/la-presence-algerienne-en-france-une-singularite-historique-sociale-et-memorielle/

https://algeriepatriotique.com/2025/02/04/voici-pourquoi-la-france-est-comme-un-cul-de-jatte-sans-lapport-de-lalgerie/

Les préoccupations majeures de la France

La question migratoire demeure au premier rang des préoccupations françaises. Paris cherche à mieux contrôler les flux migratoires, à faciliter l’application des décisions administratives concernant les personnes en situation irrégulière et à obtenir une coopération efficace dans les procédures de réadmission. Les restrictions de visas ou les différends sur l’identification de certains ressortissants sont régulièrement devenus des sujets de tension entre les deux pays.

La sécurité constitue un second enjeu majeur. La France considère la coopération avec l’Algérie comme essentielle dans la lutte contre le terrorisme, les réseaux criminels transnationaux et l’instabilité régionale. Les échanges de renseignements, la coopération judiciaire et les enquêtes conjointes représentent des instruments indispensables à la sécurité des deux États.

Les intérêts économiques occupent également une place importante. Les entreprises françaises présentes en Algérie, les investissements dans les infrastructures et les partenariats énergétiques constituent des enjeux stratégiques pour Paris. Les autorités françaises souhaitent bénéficier d’un environnement économique prévisible et de conditions favorables à l’investissement.

Enfin, les débats liés à la mémoire coloniale et à la présence d’une importante population d’origine algérienne en France influencent fortement les perceptions de l’opinion publique et les marges de manœuvre des gouvernements successifs.

Les préoccupations majeures de l’Algérie

Pour l’Algérie, il me semble que la question centrale demeure celle de la souveraineté nationale et du respect mutuel. Toute déclaration ou initiative pouvant être interprétée comme une ingérence dans les affaires internes du pays suscite une forte sensibilité politique. Cette posture s’explique par l’histoire nationale et par la place fondamentale qu’occupe l’indépendance dans l’identité de l’État algérien moderne.

Au-delà des différends diplomatiques, le gouvernement algérien aspire à être reconnue comme un partenaire stratégique à part entière et non comme un simple sujet de politique intérieure française. Cette exigence de respect constitue l’un des fondements de sa politique étrangère à l’égard de Paris.

La question de la mobilité est également importante. Pour le gouvernement algérien, les enjeux migratoires ne peuvent être réduits à des considérations administratives ou sécuritaires. Ils concernent aussi la dignité des ressortissants algériens, leurs droits et leur contribution à la société française. Les restrictions de visas ou certaines expulsions médiatisées sont souvent perçues comme des mesures touchant directement l’image du pays et de ses citoyens.

L’Algérie, tout en se tournant vers l’Afrique profonde, diversifie de plus en plus ses partenariats avec l’Espagne, l’Italie, la Turquie et bien des pays d’Asie, dispose par ailleurs des atouts stratégiques considérables dans le domaine énergétique. Premier producteur de gaz naturel du continent africain et fournisseur important de plusieurs pays européens, elle occupe une position renforcée dans un contexte international marqué par la recherche de nouvelles sources d’approvisionnement énergétique.

Cependant, la stratégie algérienne ne se limite plus à l’exportation d’hydrocarbures. Le pays cherche désormais à accélérer sa diversification économique, à développer son industrie, à attirer des investissements productifs et à renforcer ses capacités technologiques. Dans cette perspective, la relation avec la France est appelée à évoluer vers un partenariat davantage fondé sur l’innovation, la création de valeur et les transferts de compétences.

La mémoire demeure enfin un sujet incontournable. Pour l’Algérie, les questions liées à la colonisation, à la guerre de libération nationale et à la reconnaissance des souffrances historiques dépassent largement le cadre symbolique. Elles touchent à la construction du récit national et à la reconnaissance d’une réalité historique qui continue d’influencer les relations entre les deux peuples.

Une interdépendance incontournable

Ce que tentent de nier les extrémistes de droite et les influenceurs des médias mainstream, malgré les tensions récurrentes, l’Algérie et la France demeurent liées par une interdépendance exceptionnelle. La présence d’une importante population d’origine algérienne en France, ainsi que les nombreux Français établis ou actifs en Algérie, constituent un pont humain singulier entre les deux sociétés. Des millions de personnes entretiennent des liens familiaux, culturels, économiques et affectifs de part et d’autre de la Méditerranée. Cette réalité contribue au rapprochement des peuples mais peut également amplifier les tensions lorsque les relations diplomatiques se dégradent.

Sur le plan économique, les échanges demeurent considérables. La France reste un partenaire commercial, technologique et d’investissement important pour l’Algérie, tandis que l’Algérie représente pour la France un partenaire énergétique, économique et géopolitique majeur dans l’espace méditerranéen et africain.

Les questions de sécurité renforcent encore cette interdépendance. Face aux défis du terrorisme, des trafics transfrontaliers, des migrations irrégulières et de l’instabilité régionale en Méditerranée et au Sahel, aucun des deux pays n’a intérêt à une dégradation durable de ses relations avec l’autre.

À ces enjeux structurels s’ajoutent des sujets de friction régulièrement médiatisés, principalement en France : contentieux judiciaires, détentions de ressortissants, situations individuelles à forte résonance politique, débats sur les libertés publiques, questions mémorielles ou controverses liées à certaines personnalités installées de part et d’autre. Souvent amplifiés par les médias et les réseaux sociaux, ces épisodes tendent à occuper le devant de la scène alors qu’ils ne remettent généralement pas en cause les intérêts fondamentaux qui poussent les deux États à maintenir le dialogue.

Construire une relation plus équilibrée

La stabilité durable des relations franco-algériennes exige une approche pragmatique fondée sur la reconnaissance des intérêts mutuels. La priorité consiste à préserver les mécanismes techniques de coopération, notamment dans les domaines de la sécurité, de la justice, de l’énergie et de la migration. Ces canaux doivent pouvoir fonctionner indépendamment des tensions politiques du moment. Une deuxième priorité réside dans la mise en place de feuilles de route sectorielles comportant des objectifs précis, des échéanciers réalistes et des mécanismes d’évaluation transparents.

Le développement des coopérations universitaires, scientifiques et culturelles représente également un levier essentiel. Les échanges entre chercheurs, étudiants, artistes et institutions permettent souvent de maintenir un dialogue constructif lorsque les relations politiques traversent des périodes plus difficiles.

Enfin, les deux gouvernements gagneraient à adopter une communication publique plus mesurée sur les sujets sensibles. Dans un contexte dominé par les réseaux sociaux et la polarisation médiatique, les déclarations impulsives peuvent rapidement provoquer des crises évitables. 

Des acteurs capables de faire évoluer durablement la relation existent de part et d’autre de la Méditerranée, et leur influence réelle ne coïncide pas toujours avec la visibilité médiatique.

Du côté de la France

Les universités et les centres de recherche peuvent développer des projets communs sur l'énergie, l'environnement, la santé, l'intelligence artificielle et les sciences humaines. Les échanges intellectuels créent souvent des liens plus durables que les accords politiques. Les entreprises telles que les PME ainsi que les grands groupes ont intérêt à une relation stable.  Elles recherchent des partenariats, des investissements et des débouchés plutôt que des polémiques mémorielles. Les collectivités locales comme les régions, départements et villes qui entretiennent des relations pragmatiques avec leurs homologues algériens. Elles peuvent agir sur l'éducation, la culture, les transports ou l'environnement. Les associations citoyennes facilitent les échanges humains et contribuent à réduire les préjugés. Les Français d'origine algérienne qui constituent à non point douter un pont naturel entre les deux sociétés. Leur connaissance des deux cultures peut favoriser la compréhension mutuelle.

Du côté de l’Algérie

Les universités et les intellectuels peuvent contribuer à une lecture plus apaisée de l'histoire tout en ouvrant des perspectives. Les entrepreneurs et les acteurs économiques ont intérêt à développer les investissements, les transferts de technologie et les partenariats industriels. Les jeunes Algériens sont souvent davantage tournés vers les opportunités d'avenir que vers les conflits du passé.  Ils peuvent devenir les principaux artisans d'une relation renouvelée. Les acteurs culturels que sont les écrivains, cinéastes, artistes et journalistes en mesure de présenter une image plus nuancée de chaque pays. La communauté des Algériens établis en France représente un espace de dialogue unique entre les deux rives de la Méditerranée. Les acteurs politiques et les gouvernements jouent évidemment un rôle central. Cependant, les responsables politiques sont souvent soumis aux cycles électoraux et aux tensions du moment.

Les transformations profondes naissent généralement lorsque les milieux économiques réclament davantage de coopération ; les universités multiplient les partenariats ; les sociétés civiles développent des liens directs ; les médias cessent de privilégier uniquement les épisodes de crise.

Ce qui pourrait réellement faire évoluer la dynamique

Un véritable tourant interviendrait lorsque Français et Algériens cesseront de se définir principalement par les blessures de leur passé commun pour se projeter davantage dans des intérêts et des projets partagés, sans effacer pour autant la mémoire historique.

Autrement dit, lorsque les échanges porteront davantage sur l’énergie, l’innovation, l’eau, l’environnement, la mobilité des compétences, les coopérations universitaires, les complémentarités économiques et les équilibres régionaux en Méditerranée et en Afrique. L’histoire demeurerait alors une mémoire à connaître, à transmettre et à respecter, mais elle ne monopoliserait plus à elle seule le rythme de la relation politique. Une telle évolution n’effacerait ni les divergences ni les sensibilités, mais elle permettrait de les inscrire dans une relation plus adulte, fondée sur la reconnaissance mutuelle des intérêts et des responsabilités.

Conclusion

La relation entre l’Algérie et la France continuera vraisemblablement d’occuper une place majeure dans l’espace méditerranéen. Son évolution dépendra moins des déclarations de circonstance que de la capacité des deux États à construire une relation fondée sur l’égalité souveraine, le respect mutuel et la prise en compte des intérêts légitimes de chacun.

L’Algérie aborde cette relation avec des atouts géostratégiques, énergétiques et régionaux importants ainsi qu’une volonté affirmée de préserver sa souveraineté et son autonomie de décision. La France demeure, pour sa part, une puissance économique, technologique, diplomatique et culturelle majeure dont l’influence continue de peser dans les équilibres européens, méditerranéens et africains. Les deux pays disposent ainsi de ressources complémentaires qui rendent leur coopération aussi utile que nécessaire.

L’enjeu n’est donc ni de nier les désaccords ni de minimiser le poids de l’histoire, mais de les inscrire dans un cadre de dialogue, de confiance et de responsabilité. Une relation mature entre Alger et Paris ne peut reposer durablement ni sur les rapports de force, ni sur les réflexes hérités du passé. Elle suppose la reconnaissance réciproque des sensibilités, des intérêts et des contraintes de chacun.

À cette condition, la Méditerranée pourra davantage devenir un espace de coopération stratégique, de développement partagé et de stabilité régionale qu’un terrain récurrent de tensions mémorielles ou politiques.

Ferid Racim Chikhi,

Analyste sénior/German

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