Une singularité historique, sociale et mémorielle
L’immigration algérienne en France constitue un phénomène unique dans l’histoire
contemporaine européenne. Loin d’être une migration économique classique, elle s’inscrit dans une trajectoire longue, façonnée par la colonisation, les guerres mondiales, les besoins industriels du XXᵉ siècle et les recompositions identitaires postindépendances.Le présent texte se concentre volontairement sur les anciens combattants algériens des deux guerres mondiales, les travailleurs immigrés de l’après‑guerre, leurs descendants directs et les nouvelles migrations récentes - soit environ 2,8 millions de personnes auxquels s’ajoutent environ 650 000 ressortissants algériens titulaires d’un titre de séjour (2024‑2025)
Sont exclus de cette analyse les harkis et leurs descendants, les pieds‑noirs, ainsi que 1,238 million de descendants d’immigrés anciens (2023). C’est-à-dire des binationaux franco‑algériens, afin de préserver une cohérence socio‑historique centrée sur la trajectoire migratoire directe sud‑nord.
Une immigration indissociable de l’histoire coloniale
La présence algérienne en France ne peut être comprise sans la relation historique qui unit les deux pays. Elle s’inscrit dans une continuité marquée par 132 ans de colonisation, la participation massive des Algériens aux deux guerres mondiales, les migrations professionnelles du XXᵉ siècle, l’indépendance de 1962, et les recompositions sociales et politiques qui ont suivi. Cette continuité historique distingue profondément l’immigration algérienne des autres flux migratoires, plus récents ou strictement économiques.
Un contexte politique français sous tension
Depuis une décennie, la montée de la droite républicaine et de l’extrême droite a replacé la question algérienne au cœur du débat public. Les plateaux télévisés et radios proches de la droite nationaliste alimentent régulièrement une focalisation sur les populations issues de l’immigration algérienne, souvent à travers des amalgames ou des lectures mémorielles sélectives. À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, cette instrumentalisation politique s’intensifie.
Un détour comparatif : le modèle canadien
Au Canada, la présence algérienne est récente et numériquement limitée : environ 74 000 personnes, dont 60 000 au Québec. Cette immigration repose sur des critères de sélection économique et linguistique, favorisant des profils qualifiés.
Les Algériens y occupent des secteurs variés - ingénierie, santé, technologies, administration, entrepreneuriat - et bénéficient d’une insertion professionnelle facilitée par la maîtrise du français. Cependant, leur intégration socioculturelle peut être freinée par la force des liens culturels entretenus avec l’Algérie, notamment à travers les traditions communautaristes et familiales ainsi que les réseaux transnationaux. Ce modèle contraste fortement avec celui de la France, où l’histoire coloniale structure durablement les trajectoires sociales.
Une question centrale : migration, héritage colonial ou rapport Nord‑Sud ?
La position sociale et symbolique des populations algériennes en France peut être éclairée par trois hypothèses complémentaires :
1) La continuité coloniale dans l’imaginaire français, la mémoire coloniale française et la mémoire indépendantiste algérienne demeurent profondément dissymétriques. Cette asymétrie nourrit encore certaines hiérarchies symboliques et influence les représentations sociales.
2) Une segmentation socio‑économique héritée de l’ère industrielle, l’intégration professionnelle des Algériens s’est construite dans les secteurs les plus pénibles : mines, industrie lourde, bâtiment, automobile. Cette spécialisation a durablement structuré leur position sociale, le poids de la mémoire collective, la mémoire de la colonisation et de la guerre d’indépendance continue d’influencer les perceptions politiques et médiatiques. Elle distingue l’immigration algérienne des autres migrations et alimente périodiquement des tensions mémorielles.
3) Les fondations historiques : combattre pour une citoyenneté refusée
au lendemain de la participation massive des Algériens aux deux guerres mondiales constitue un moment fondateur. Elle a favorisé : une politisation progressive, une circulation sociale entre colonie et métropole, et une prise de conscience de la contradiction entre le sacrifice militaire et l’absence de citoyenneté pleine. Cette expérience a renforcé la légitimité des revendications nationalistes et contribué à l’émergence d’une conscience nationale moderne.
La formation d’une classe ouvrière algérienne, après 1920, de nombreux anciens combattants restés en France rejoignent les mines et les travaux publics. Après 1945 puis 1962, l’immigration algérienne répond aux besoins de l’industrie française.
Globalement, les conditions de vie sont difficiles : logements collectifs, isolement familial, faible capital scolaire. Un multiculturalisme de fait se développe, ignoré par les pouvoirs publics, et s’accompagne d’une ségrégation résidentielle durable.
Mobilité sociale et limites persistantes, les générations suivantes connaissent une mobilité sociale réelle avec l’accès croissant à l’enseignement supérieur, la présence accrue dans les classes moyennes, l’émergence dans les secteurs culturels et entrepreneuriaux. Toutefois, des inégalités demeurent et sont visibles dans la discrimination à l’embauche, la ségrégation résidentielle partielle, la faible transmission patrimoniale.
La mémoire comme enjeu politique
Depuis les années 1990, les débats publics ont progressivement glissé d’une focalisation sur les « Maghrébins » à une lecture centrée sur les « musulmans », puis spécifiquement sur les Algériens.
La mémoire joue un rôle structurant
En France, elle est souvent implicite ou conflictuelle ; en Algérie, elle relève d’une logique de reconnaissance historique. Les représentations médiatiques, souvent centrées sur les faits divers, alimentent des amalgames qui finissent par se discréditer eux‑mêmes.
Une géopolitique de l'intime et du ressentiment
À la veille des élections présidentielles en France (2027), la droite et l’extrême droite sont sur les starting blocks. Leurs extrémistes rêvent de l’Élysée pour jeter à la méditerranée tous les Algériens. C’est là que la politique migratoire et la relation avec l’Algérie constitueraient pour ce courant majoritaire une véritable épreuve de vérité. Mais pour l’heure tout en laissant au temps ses certitudes et ses incertitudes, l’État Algérien serait quant à lui amené à sortir des sentiers battus et à adopter des positions stratégiques cohérentes, claires et en phase avec les intérêts supérieurs de l’Algérie.
Enfin, trois logiques interdépendantes scellent aujourd'hui la singularité de la présence algérienne en France, la distinguant de tout autre flux migratoire : D’abord l'héritage historique asymétrique : La relation franco-algérienne n'est pas une simple relation d'État à État, mais une "relation piégée" par 132 ans de colonisation. Les représentations mutuelles restent prisonnières d'un passé qui ne "passe" pas, où chaque fait divers en France ou chaque décision diplomatique à Alger réveille des traumatismes mémoriels profonds. C’est ensuite la continuité migratoire comme pont politique : Contrairement au modèle canadien de sélection économique, l'immigration algérienne en France repose sur des réseaux familiaux et une proximité linguistique et culturelle historique. Cette circulation humaine fait de l’immigration Algérienne un acteur géopolitique capable d'influencer les débats internes des deux rives.
Ferid Racim Chikhi,
Analyste sénior - Conjoncture

