Les imaginaires de la souveraineté dans la littérature québécoise
Selon les études que j’ai faites dans divers domaines (finances, comptabilité et fiscalité, avant de me réfugier dans la littérature et la civilisation d’expression anglaise et finir par tomber dans le management, que j’exerce depuis plus de trente cinq ans, je considère que je suis un hybride ou un touche à tout.
À mon arrivée au Québec au début des années 2000, j’ai cherché à comprendre la société québecoise par la littérature disponible et j’ai cherché une ontologie qui ferait l’inventaire des grands penseurs et philosophes de cette province qui aspire depuis le début de la révolution tranquille à devenir indépendante.
A ma grande surprise je n’en ai pas trouvé même si les auteurs, les écrivains, sociologues et autres philosophes s’exprimaient avec force arguments sur l’évolution de la société québécoise.
Depuis, je réalise mes propres recherches et je découvre que le fonds existe mais personne n’a pensé à en faire l’inventaire.
J’en ai parlé lors d'une rencontre avec de fervents indépendantistes et une de ces personnalités, s’est objectée en soulignant que cette ontologie existe, j’ai seulement demandé à avoir les références pour en tirer le meilleur parti. Pour le moment, je donne ci-après un avis, mon point de vue d’immigrant qui n’est pas forcément pertinent, mais vu mon engagement pour l’autodétermination des peuples et les indépendances des pays subissant les jougs coloniaux, je réfléchi a des situations d’ouvertures pour que le Québec rejoignent les sociétés libres et démocratiques.
En parcourant les productions de quelques auteurs en vue depuis la révolution tranquille, j’en ai retenu quelques-uns qui me paraissent les plus convenables pour apprécier l’évolution de l’être dans sa complexité.
Le projet d’indépendance et les ontologies
L’étude des imaginaires littéraires québécois montre que certains auteurs ont développé, dans leurs œuvres, des ontologies particulièrement compatibles avec le projet d’indépendance. Il ne s’agit pas d’identifier des positions partisanes explicites, mais de comprendre comment leurs conceptions du sujet, du territoire, de la communauté et de la temporalité produisent des formes d’être qui soutiennent, renforcent ou complexifient l’idée de souveraineté collective. Ces auteurs ne sont pas « indépendantistes » au sens militant : ils sont souverainistes ontologiques, c’est‑à‑dire qu’ils construisent des mondes où la souveraineté apparaît comme condition d’existence, horizon d’accomplissement ou geste fondateur. Je commence par
Jacques Ferron : une ontologie du peuple‑sujet
Ferron est, selon moi, sans doute l’auteur qui propose la conceptualisation la plus aboutie d’une ontologie nationale. Dans Le Ciel de Québec, La Nuit ou L’Amélanchier, la nation est pensée comme entité dotée d’une historicité propre, d’une capacité d’agir et d’une cohérence interne. Ferron construit une ontologie du peuple‑sujet, où l’indépendance n’est pas un programme politique, mais une condition d’être.
Le Québec y apparaît comme une entité empêchée par le RoC et l’environnement anglosaxon de l’Amérique du Nord et dont la souveraineté est nécessaire pour accomplir son devenir. Cette ontologie souverainiste n‘est pas héroïque : elle repose sur la continuité historique, la mémoire, la transmission, et non sur la rupture spectaculaire.
Sur mon cheminement j’ai croisé Gaston Miron qui retient que la souveraineté est un horizon ontologique. Il articule une ontologie du devenir collectif, où la quête d’un « pays à faire » est indissociable de la dignité du sujet. Dans L’homme rapaillé, la souveraineté est pensée comme horizon d’accomplissement, comme condition permettant au peuple d’habiter pleinement son propre temps. Miron ne défend pas seulement l’indépendance : il l’ontologise en la liant à la possibilité d’être, à la réparation d’une fracture historique, à la reconquête d’une temporalité propre. Son imaginaire est profondément relationnel : la souveraineté est un acte de réconciliation entre le sujet et son histoire.
Puis arrive Hubert Aquin, il a interviewé un nationaliste algérien (Messali Hadj leader du mouvement national algérien dans les années 30 à 54), il a aussi interviewé Albert Memi dont il est devenu une bonne relation et dont les écrits sur la colonisation font référence encore de nos jours.
Huber Aquin peut se positionner pour la rupture, le geste fondateur, la décision, et la crise comme moteur de transformation. Dans Prochain épisode, l’indépendance est conceptualisée comme acte existentiel, comme manière de rompre avec l’aliénation. Son imaginaire s’aligne sur une ontologie masculine de la maîtrise, du risque, de la souveraineté comme affirmation.
Sauf mauvaise lecture de ma part Aquin ne pense pas la souveraineté comme horizon, mais comme événement, comme moment où le sujet se constitue par la rupture. Cette ontologie est essentielle pour comprendre pourquoi le récit souverainiste traditionnel parle davantage aux imaginaires masculins.
Et les autrices, écrivaines … Marie‑Claire Blais a retenu mon attention sur la communauté, la vulnérabilité et l’émancipation, des concepts qui structure la pensée révolutionnaire de l’Algérie. Bien que son œuvre ne soit pas explicitement souverainiste, Blais développe une ontologie de la communauté blessée, de la survivance, de la dignité. Ses romans mettent en scène des collectifs fragiles, traversés par la violence, la pauvreté, la marginalisation. Elle me rappelle, l’art lyrique de Fathma Ait Mansour qui chantait la condition de la femme kabyle pendant la colonisation. L’éternelle, Assia Djebbar, membre de l’Académie française, en parle dans ‘’ces voix qui m’assiègent’’.
Cette ontologie relationnelle de marie Claire Blais, propose à mon humble avis, une conception du politique centrée sur la protection des vies vulnérables, sur la reconnaissance des souffrances, sur la solidarité. Elle ouvre un espace pour une souveraineté non héroïque, non agonistique, fondée sur la responsabilité envers les corps vulnérables. C’est une ontologie féminine de la souveraineté, qui permet de repenser l’indépendance à partir de la continuité plutôt que de la rupture.
Enfin, Naomi Fontaine parcours le monde ontologie autochtone et la souveraineté relationnelle. Elle ne traite pas de l’indépendance québécoise, mais son œuvre propose une ontologie du territoire relationnel, de la survivance, de la co‑existence. Dans Kuessipan ou Manikanetish, le territoire n’est pas une ressource à maîtriser, mais un être relationnel, un espace de mémoire, de transmission, de soin.
Cette ontologie autochtone offre une conceptualisation alternative de la souveraineté : non comme rupture institutionnelle, mais comme réappropriation relationnelle du monde, fondée sur les liens, les continuités et les mémoires. Elle permet de penser une souveraineté non coloniale, non extractiviste, centrée sur la relation plutôt que sur la maîtrise.
Théoriquement, ces auteurs ne sont pas « indépendantistes » au sens partisan : ils sont producteurs d’ontologies souverainistes.
Ferron et Miron articulent une ontologie nationale forte; Aquin propose une ontologie de la rupture; Blais et Fontaine ouvrent la voie à des ontologies relationnelles et vulnérables, susceptibles de renouveler le récit souverainiste.
En les mettant en dialogue, on voit apparaître une cartographie ontologique de la souveraineté québécoise, où coexistent : une souveraineté‑condition d’être (Ferron) ; une souveraineté‑horizon (Miron) ; une souveraineté‑événement (Aquin) et une souveraineté‑relation (Blais, Fontaine).
Cette cartographie permet de comprendre pourquoi le récit souverainiste traditionnel, fondé sur une ontologie masculine de la rupture, ne rejoint pas spontanément les ontologies féminines et autochtones centrées sur la continuité, la vulnérabilité et la relation.
Le cœur de ma lecture déplace l'analyse du souverainisme des positions politiques explicites vers les imaginaires, les conceptions du sujet, du territoire et de la communauté. Ce qui donnerait que Ferron aborde la souveraineté-condition d'être ; Miron se consacre à la souveraineté-horizon ; Aquin développe la souveraineté-événement ; Blais et Fontaine : sont dans la souveraineté-relation
À mon humble avis, cela permet de sortir du traditionnel classement « auteurs indépendantistes / auteurs fédéralistes / auteurs apolitiques ».
De ce que le lecteur québécois pourrait éventuellement tirer de cette conception pour repenser l’indépendance c’est que le risque avec cette lecture est de faire entrer une pensée autochtone dans un récit souverainiste québécois auquel elle n'adhère pas nécessairement. Je pense que c'est justement cette distance qui pourrait rendre l’analyse beaucoup plus forte.
« le récit souverainiste traditionnel, fondé sur une ontologie masculine de la rupture, ne rejoint pas spontanément les ontologies féminines et autochtones centrées sur la continuité, la vulnérabilité et la relation. »
Ferid Racim Chikhi
