Moi mes
souliers m’ont conté
Le silence et les senteurs de ma
maison

J’ai eu l’occasion de parler des parfums et des senteurs, des bruits et
des sons, que j’ai laissés derrière moi au moment où les portes de l’exil se
sont d’abord entrouvertes et par la suite grande ouvertes lorsque j’ai quitté
l’Algérie. Nostalgie diront certains, mémoire et souvenirs diront d’autres.
Mais les deux se coupent et se recoupent.
Ce qui suit est une expression, une description d’une image, d’une reproduction
de moments d’observations banaux, communs, à la limite, insignifiants mais
pourtant qui se refont chaque jour avec presque la même habileté, la même
habitude. Par exemple, le même geste d’ouverture de la porte d’entrée. Les
clefs qui sortent de la poche, la manière de les ajuster pour que l’une d’entre
elles pénètre la serrure, le petit coup de poignet pour déverrouiller et en
même temps pousser la porte.
J’ouvre la portée d’entrée. J’entre dans le petit espace d’un mètre carré
qui n’est ni un vestibule ni un hall d’entrée mais juste un petit passage entre
l’extérieur et l’intérieur. Une zone tampon dans laquelle je me déchausse et
mets mes pantoufles ou mes savates pour remplacer mes chaussures souillées sur
les chemins empruntés dans la journée. C’est aussi l’espace de transition entre
le public et le privé. Univers où la symbolique passe du monde pollué et
corrompu à un monde plus sacré parce que plus personnel.

Je me déchausse. Je rentre. La deuxième porte s’ouvre plus facilement que
la première. Le petit rectangle qui m’accueille, est suffisant pour être à deux,
mais sans plus. En fait, si nous sommes
en accord, cet espace devient grand, immense et même spacieux. Il peut nous
contenir à deux malgré nos dissensions, nos divergences mais aussi nos
dimensions convergentes.
Ma maison, qui n’est pas la mienne, je la loue à l’Italien, ses
différentes parties me parlent. Elles me racontent leurs histoires, très
différentes de celles de mes autres maisons, la natale, celle de Babzou et aussi celle de Niederrad ou encore celle du 365 de la
même rue.

Le craquement du bois n’est pas le même d’une chambre à l’autre. Les
bruits de fonds de la plomberie semblent parvenir parfois du bas, quelques fois
du haut. Le moteur du frigidaire qui se déclenche me ramène à une autre
réalité, celle de la technologie. Puis en ouvrant la porte extérieure arrière
et les fenêtres je casse la symphonie intérieure, celle qui me rassure. Les
bruits de ma maison depuis quelques années sont différents de ceux que j’ai
entendu dans les autres maisons que j’ai habitées. J’ai toujours eu l’impression qu’ils se
mariaient avec les senteurs de chacun de leurs environnements.

Ferid Chikhi