Cette réflexion propose une analyse conceptuelle du nouvel ordre international à partir de la notion populaire algérienne du Dazoumaahoum (« poussez avec eux »), retenue ici comme métaphore analytique de la logique du fait accompli dans les relations internationales contemporaines. En croisant géopolitique, sociologie des migrations et analyse des transformations sociétales occidentales, l’article examine les mécanismes de domination structurelle, leurs effets sur les sociétés du Sud et leurs répercussions internes dans les sociétés occidentales. L’étude met en évidence les limites des modèles actuels de gouvernance internationale et d’intégration migratoire, tout en soulignant la nécessité d’une refondation conceptuelle de l’ordre mondial.
Nous nous accaparons de ce qu’on veut …
Ils se sont approprié une sentence ancienne qui a court en Algérie et que l’on peut résumer par une expression populaire : ‘’Dazoumaahoum - “poussez avec eux”. Autrement dit : nous avançons, vous subissez. Cette logique brutale, désormais érigée en mode de gouvernance internationale, structure le nouvel ordre mondial tel qu’il se déploie sous l’impulsion des États-Unis et de leurs alliés occidentaux et dans une mesure complémentaire : Moyennes orientales (Israël, Émirats arabes unis, Arabie Saoudite, et autres valets de circonstances, etc.).
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et plus encore depuis la disparition du monde bipolaire, l’ordre international n’est plus négocié : il est imposé. Sous couvert de défense des valeurs démocratiques, de stabilité, de sécurité… Une architecture de domination s’est consolidée, redéfinissant les rapports de force planétaires tout en fragilisant les équilibres internes (faute d’une sélection affinée de la mobilité internationale des démunis de ce monde) des sociétés occidentales elles-mêmes.
L’Europe sous tutelle stratégique
L’Union européenne, sous l’influence de l’OTAN, évolue aujourd’hui dans un environnement géopolitique profondément dénaturé. Coincée entre la montée en puissance de la Russie, l’affirmation stratégique de la Chine et la pression constante des États-Unis, elle peine à définir une autonomie politique, militaire et industrielle authentiques.
La relation transatlantique, présentée comme un partenariat, fonctionne de facto comme une asymétrie structurelle : Les USA décident, l’Europe s’aligne pour ne pas dire se couche.
Mais les fractures européennes ne sont pas uniquement externes. Elles se manifestent aussi à l’intérieur des sociétés, là où les transformations démographiques, sociales et culturelles révèlent l’épuisement des modèles d’intégration et de cohésion hérités du XXᵉ siècle.
Migrations : le retour du refoulé colonial
Les flux migratoires en provenance des anciens territoires colonisés ne sont ni un accident ni une fatalité. Ils sont le prolongement direct de l’histoire coloniale et impériale occidentale, des conflits contemporains et des déséquilibres économiques mondiaux, notamment la prédation des richesses des pays du Sud par les puissances européennes.
Pourtant, les politiques migratoires européennes et nord-américaines continuent de traiter ces mouvements comme des crises ponctuelles, en y répondant par des dispositifs d’urgence, de sélection économique ou de contrôle sécuritaire.
Le résultat est désormais visible
Des sociétés fragmentées, où coexistent des univers normatifs, cultuels, culturels et identitaires qui peinent à se rencontrer. En France ce sont l’extrême droite et la droite, ainsi que les nostalgiques d’une ère coloniale à jamais révolue, qui influent au plan interne sur les relations bilatérales entre le pays et les anciennes colonies devenues indépendantes et poursuivent la réalisation de leurs autonomies ; en Allemagne ou au Royaume-Uni, le multiculturalisme de façade est heurté frontalement par les nouvelles immigrations porteuses de valeurs nouvelles et d’identités communautaristes et surtout tribales éloignées du patriarcat traditionnel allemand ou monarchique Britannique, le tout se structurant autour d’une hiérarchie implicite : Cette immigration est fondée sur une élite qualifiée intégrée, une classe intermédiaire tolérée et une masse précarisée, assignée à la marginalité sociale et symbolique (C’est là que le bât blesse).
L’absence d’une véritable politique d’intégration, à ne pas confondre avec l’assimilation, fondée sur la transmission des valeurs communes et le développement des compétences, alimente ainsi la formation de « sociétés parallèles » que l’on feint ensuite de découvrir avec inquiétude.
De leur côté les États d’où provient cette main d’œuvre nécessaire aux emplois notamment opérationnels n’ont aucune politique d’encadrement que ce soit pour son maintien au pays ou pour le processus migratoire.
Le Canada : multiculturalisme et angles morts
Souvent présenté comme un modèle, le Canada n’échappe pas à ces tensions. Le multiculturalisme, érigé en principe fondateur, a permis une reconnaissance formelle de la diversité, mais il a aussi contribué à neutraliser toute réflexion critique sur la cohésion sociale et les valeurs communes.
À force de célébrer la différence, on a souvent exclu la pensée commune et partagée.
L’affaiblissement de l’analyse sociologique dans l’élaboration des politiques publiques d’intégration a laissé place à une gestion technocratique et morale de la diversité, incapable d’anticiper les conflits de valeurs, les replis identitaires et les fractures silencieuses qui traversent désormais la société canadienne. Cela se ressent le plus au Québec dont la société dite ‘’ distincte’’ fait face à de multiples facteurs désagrégeant.
L’Algérie : Une indépendance en processus d’achèvement et des migrations continues
Avec une immigration historique vers la France qui a débuté vers le milieu du 18ième siècle l’Algérie incarne, de manière exemplaire, les contradictions d’un État calqué sur celui de la colonisation longue et destructrice, adapté au bon vouloir des gouvernants, dès le début de l’indépendance chèrement acquise mais toujours en voie d’accomplissement, il est constaté des formes de gouvernance centralisées, une économie dépendante des hydrocarbures et une participation politique en re-façonnage continu. Il importe d’admette que depuis le Hirak, des changements potentiels apparaissent, ici et là, mais encore marqués par des incohérences et des dysfonctionnements institutionnels et organisationnels évidents notamment dans la désignation des répondants (régionalisme, népotisme, famille révolutionnaire, etc.).
Ces incohérences et ces dysfonctionnements génèrent des blocages structurels nourrissant une désaffiliation sociale profonde, notamment chez les jeunes, et alimentent des flux migratoires continus notamment des cadres vers l’Europe et l’Amérique du Nord.
Les trajectoires migratoires algériennes rappellent une vérité souvent occultée : l’intégration dans les sociétés d’accueil ne peut être dissociée des conditions politiques, sociales et mémorielles des sociétés de départ. Les relations encore conflictuelles entre l’Algérie et son ancien adversaire/partenaire colonial - la France - mais aussi ses proches méditerranéens soit l’Espagne, l’Italie et la Turquie - montrent combien le passé continue de peser sur le présent.
La logique prédatrice américaine
L’Iran menacé de frappe par Trump, de l’Irak à la Syrie, de la Libye à la Palestine, du Venezuela à Cuba, sans oublier l’intérêt stratégique croissant pour l’arctique avec le Groenland et dans une moindre mesure le Canada, la politique américaine obéit à une logique constante : s’emparer des ressources naturelles de ces territoires, maintenir l’hégémonie et contenir toute remise en cause de l’ordre qu’elle établit.
Les discours sur la démocratie et le droit international peinent à masquer une pratique fondée sur l’ingérence, la coercition et le rapport de force.
Le paradoxe est désormais évident : ceux qui ont contribué à bâtir les institutions internationales n’hésitent plus à les contourner, voire à les vider de leur substance, lorsque celles-ci entravent leurs intérêts stratégiques.
Conclusion
Convoquée comme métaphore analytique, la notion de Dazoumaahoum permet de penser l’unité des dynamiques contemporaines de domination et leurs effets différenciés. Elle met en lumière une rationalité du fait accompli qui traverse les rapports internationaux, les politiques migratoires et les recompositions internes des sociétés occidentales.
Face à ces transformations, une refondation théorique de l’ordre international s’impose. Celle-ci suppose un dialogue interdisciplinaire entre économie politique, sociologie des migrations et relations internationales, afin de dépasser les approches fragmentées et de restituer la complexité des rapports de pouvoir contemporains.
Cette logique ne produit pas seulement des déséquilibres géopolitiques ; elle fragilise aussi les sociétés occidentales de l’intérieur, en accentuant les fractures sociales, identitaires et politiques.
Sans cette refondation intellectuelle, le Dazoumaahoum continuera de s’imposer comme la norme silencieuse du monde contemporain.
Ferid Racim Chikhi,
Analyste senior \ Conjoncture
Bibliographie indicative
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