9 févr. 2026

L'Algérie face à l'Occident en déclin

 Réponse à ceux qui refusent de voir 

le monde changer

Une contribution de Ferid Racim Chikhi – Pour donner suite à mes précédents articles des 4 avril 2025, 12 janvier 2026 et 22 janvier 2026, j’aborde ici la question de la suprématie étatsunienne et de ses soutiens atlantistes sur l’Europe et les mutations profondes de l’ordre international contemporain. Les échanges que j’entretiens, aussi bien avec des proches en Algérie qu’en Europe et en Amérique du Nord, révèlent un constat partagé : le monde change, mais une partie de l’Occident persiste à l’ignorer, voire à le nier.

Vivant en Amérique du Nord, je constate combien, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe en général et la France en particulier ont progressivement été arrimées à une tutelle stratégique, politique et culturelle exercée par les États-Unis. Cette dépendance, installée sur près de huit décennies, s’est déployée dans tous les domaines : culturel, identitaire, économique, financier, médiatique, militaire et même symbolique. Malgré quelques velléités d’émancipation, tant le continent européen que la France peinent à s’extraire de ce carcan. Plus le temps passe, plus les fissures apparaissent : réarmement accéléré d’un côté, désagrégation des sociétés civiles de l’autre, sans omettre chez certains la peur du remplacement.

Un Occident devenu prédateur

Les faits parlent d’eux-mêmes. Les déclarations et les actions des Etats-Unis, avec l’appui explicite ou tacite des atlantistes, dessinent une trajectoire inquiétante. Après l’instauration de droits de douane à visée coercitive sont venues des déclarations extravagantes sur l’annexion du Canada, puis des intentions affichées de mainmise sur le Groenland. A cela se sont ajoutées des pressions ouvertes sur le Venezuela, jusqu’à l’enlèvement de son président, et aujourd’hui des menaces directes contre l’Iran, y compris l’assassinat ciblé de ses dirigeants.

Dans ce contexte, l’Occident ne se présente plus seulement comme un acteur dominateur, mais comme un allié assumé du prédateur en chef, cumulant les figures du pillard, du démolisseur et, parfois, de l’exterminateur. Le discours sur les «valeurs» masque de plus en plus mal une logique de force brute.

Les racines de la domination

Pour comprendre cette situation, il faut revenir en arrière. Le plan Marshall (après 1945), présenté comme un programme de reconstruction, a aussi constitué un puissant levier d’influence. Il a été prolongé par l’OTAN (1949), puis par un ensemble d’institutions internationales largement façonnées par Washington. L’immixtion américaine en Europe ne s’est pas limitée à l’industrie ou à la finance : elle a surtout investi le champ des représentations, des imaginaires et des normes culturelles.

La promotion d’une culture de l’argent, de la performance et de la consommation, combinée à une aliénation identitaire progressive, a contribué à désarmer intellectuellement les sociétés européennes. La domination ne s’exerce plus seulement par la contrainte, mais par l’adhésion intériorisée.

L’Algérie dans le nouvel ordre mondial

Dans ce contexte d’appropriation imposée d’une culture et d’une identité prétendument universelles, retenons que l’Algérie, pays de l’Occident du Sud, occupe une place singulière. Après cent trente-deux ans d’occupation coloniale, elle a arraché son indépendance au prix d’une révolution majeure, qui l’a inscrite durablement au cœur de l’Histoire. Contrairement à une vision réductrice, l’Algérie n’a jamais été à la périphérie des dynamiques mondiales.

Aujourd’hui, malgré des incohérences et des fragilités internes réelles, elle s’affirme comme l’un des rares Etats du Sud capables d’adopter une position lisible, cohérente et souveraine dans un monde en recomposition rapide. Cette posture autonome dérange, car elle rompt avec une dépendance idéologique et stratégique imposée depuis des décennies par les puissances occidentales (sans pour autant négliger les liens avec les pays arabo-musulmans).

L’acharnement médiatique occidental, et plus particulièrement français, à présenter l’Algérie comme un pays «isolé», «crispé» ou «autoritaire» en dit souvent plus sur les angoisses de ceux qui produisent ce discours que sur la réalité algérienne. Il s’agit moins d’informer que de préserver un récit devenu fragile.

La fin du monopole moral occidental

Depuis la fin de la guerre froide, l’Occident s’est autoproclamé juge suprême du bien et du mal sur la scène internationale. Cette prétention morale a servi de justification à un système de domination multiforme, mêlant interventions militaires, sanctions économiques et pression médiatique. L’Europe, loin de constituer un contrepoids, s’est dissoute dans cet ensemble, renonçant à toute véritable autonomie stratégique.

L’Algérie, forte de son expérience historique, a compris que la dépendance commence par l’alignement intellectuel, se poursuit par l’alignement politique et s’achève par la perte de souveraineté réelle. D’où le choix d’une diplomatie fondée sur le non-alignement actif, la diversification des partenariats et la défense du droit international.

Médias occidentaux et récit dépassé

Le discrédit des médias occidentaux tient en grande partie à leur incapacité à renouveler leurs grilles de lecture. Prisonniers de catégories héritées du XXe siècle, ils opposent encore les «démocraties» aux «régimes autoritaires», les «bons élèves» aux «Etats récalcitrants». Ce manichéisme sert un objectif précis : neutraliser toute alternative à l’ordre établi.

Ainsi, lorsque l’Algérie renforce ses relations avec la Russie ou la Chine, on évoque un «glissement stratégique». Lorsque l’Europe s’aligne docilement sur Washington, on célèbre un «choix de valeurs». Ce deux poids, deux mesures n’est pas une erreur d’analyse, mais une méthode destinée à maintenir une hiérarchie internationale obsolète.

Une Europe sous tutelle

L’Europe se présente comme un pôle de stabilité et de valeurs universelles, mais elle agit sous tutelle stratégique. En s’alignant systématiquement sur les priorités étatsuniennes, elle a sacrifié son autonomie énergétique, affaibli son industrie, marginalisé sa diplomatie et fragilisé sa cohésion sociale. Le réveil tardif autour du réarmement se fait non pas contre la tutelle américaine, mais au nom d’une menace russe présentée comme existentielle.

La crise ukrainienne a mis en lumière cette dépendance : sanctions adoptées au détriment des intérêts européens, rupture d’équilibres énergétiques majeurs et perte tangible de souveraineté économique. Dans ces conditions, les leçons adressées à l’Algérie relèvent de l’incohérence.

Russie, Chine et Sud global

La Russie et la Chine ne constituent ni des modèles idéalisés ni des acteurs philanthropiques. Elles sont des puissances pragmatiques, engagées dans un monde redevenu conflictuel. Leurs relations avec les pays du Sud reposent principalement sur l’intérêt mutuel, sans injonctions idéologiques explicites.

L’Algérie ne «bascule» pas vers l’Est : elle rééquilibre. Elle corrige une anomalie historique marquée par une dépendance excessive à un axe unique. Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique plus large, celle du Sud global, qui refuse désormais d’être un simple terrain de projection des rivalités occidentales.

La bataille des imaginaires

Ce qui menace le plus la domination occidentale n’est pas seulement l’essor économique du Sud, mais son émancipation intellectuelle. Tant que les élites du Sud reproduisaient les catégories de pensée occidentales, la domination restait stable. Aujourd’hui, cette reproduction se fissure.

L’Algérie dérange parce qu’elle refuse les assignations idéologiques. Elle ne se définit ni par Paris, ni par Bruxelles, ni par Washington. Elle revendique le droit de penser par elle-même, dans la continuité de l’esprit de novembre 1954.

Palestine et hypocrisie occidentale

Le cas palestinien constitue le révélateur le plus brutal de la faillite morale occidentale. Depuis plus de soixante-dix ans, Israël bénéficie d’une protection politique, militaire et diplomatique quasi inconditionnelle, malgré des violations répétées du droit international.

Colonisation, bombardements, blocus, déplacements forcés, nettoyage ethnique assumé seraient ailleurs synonymes de sanctions immédiates. Ici, ils sont relativisés, justifiés ou passés sous silence. Ce double standard a durablement rompu la confiance entre l’Occident et le monde arabo-musulman.

Fidèle à son héritage anticolonial, l’Algérie rappelle que la stabilité mondiale ne peut reposer sur une injustice permanente. Soutenir la Palestine n’est pas un acte idéologique, mais un engagement en faveur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Conclusion : apprendre à écouter

L’Algérie, qui se trouve en Occident du Sud, n’est pas en guerre contre l’Occident du Nord. Elle s’affranchit de sa tutelle mentale. Consciente des risques, elle avance avec lucidité dans un monde en recomposition.

Aux élites occidentales et à leurs relais médiatiques, le message est clair : le monde ne vous attend plus. Il se transforme sans vous, parfois malgré vous. L’Algérie a choisi d’être du côté de l’Histoire en mouvement, non de celle qui s’épuise à se répéter.

F. R.-C.

Analyste senior, conjoncture

Quelques références bibliographiques

Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur : ouvrage clé sur la relation coloniale comme système de dépendance mutuelle mais asymétrique, utile pour comprendre les persistances postcoloniales dans les rapports Nord-Sud.

Armand Mattelart, Histoire de la société de l’information : réflexion sur le contrôle de l’information comme instrument stratégique des puissances dominantes.

Fanon, Frantz, Les Damnés de la terre, peau noire, masques blancs : analyse fondatrice des effets psychiques, culturels et politiques de la domination coloniale. Fanon montre que la décolonisation est d’abord une reconquête du sujet et de la pensée avant d’être un processus institutionnel.

Gramsci, Antonio, Cahiers de prison : conceptualisation centrale de l’hégémonie comme combinaison de coercition et de consentement. Outil fondamental pour analyser la domination occidentale contemporaine.

Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine : travail d’historien israélien critique, fondamental pour comprendre la genèse du conflit palestinien hors des récits officiels.

John J. Mearsheimer & Stephen Walt, The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy : analyse rigoureuse du rôle du lobbying pro-israélien dans la politique étrangère américaine, souvent citée dans les débats académiques.

Michel Foucault, Microphysique du pouvoir, il faut défendre la société : analyse des dispositifs de pouvoir diffus, du contrôle discursif et de la normalisation des savoirs légitimes.

Noam Chomsky & Edward S. Herman, La Fabrication du consentement : analyse systémique du rôle des médias dans la légitimation des politiques impériales et des alliances stratégiques.

Pierre Bourdieu, Sur la télévision, langage et pouvoir symbolique : Bourdieu met en évidence les mécanismes invisibles de domination symbolique.


L'Algérie face à l'Occident en déclin

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