11 mars 2026

De l’oralité aux algorithmes

La métamorphose de la parole humaine

 

Dans l’espace numérique, la vérité tend à se confondre avec la métrique : non plus ce qui est démontrable, mais ce qui circule le plus.

 

Pendant des millénaires, la parole humaine fut portée par la mémoire et transmise de bouche à oreille. L’écriture l’a ensuite stabilisée en lui donnant une forme durable. Aujourd’hui, une nouvelle mutation s’opère : la parole est désormais gouvernée par des infrastructures numériques et des algorithmes qui organisent sa circulation.


Cette transformation ne relève pas seulement de l’évolution des technologies de communication. Elle touche aux fondements mêmes de la vie sociale : la manière dont les sociétés produisent la vérité, organisent la mémoire collective et construisent l’espace public.

 

Mise en contexte

La réflexion qui suit propose une lecture synthétique de cette transformation progressive de la parole humaine, depuis les sociétés d’oralité jusqu’à son

intégration dans les architectures numériques contemporaines. Elle s’appuie sur l’observation croisée des sociétés du Sud global et de l’Occident atlantique, et interroge les conséquences de ces mutations sur la vérité, la responsabilité intellectuelle et la vie intérieure.

Il ne s’agit pas ici d’épuiser un sujet immense, mais de dégager quelques lignes de force permettant de comprendre comment la circulation de la parole — longtemps pratique humaine incarnée et circonscrite — s’est progressivement transformée en un phénomène technique structuré par des infrastructures numériques globales.

 

Au moment où ces lignes sont écrites, les médias algériens soulignent l’ampleur croissante des menaces dans l’espace cybernétique. Deux défis majeurs sont régulièrement évoqués. Le premier concerne l’intensification des cyberattaques menées par des États ou des organisations agissant pour des intérêts géopolitiques ou économiques. Leur coût global est estimé à plusieurs milliers de milliards d’euros à l’échelle mondiale. Ces menaces prennent des formes variées : cyberterrorisme, espionnage numérique, manipulation de l’opinion publique ou encore guerres hybrides où l’information devient une arme stratégique. Le second défi réside dans la convergence croissante entre technologies numériques et technologies opérationnelles contrôlant les infrastructures critiques, notamment dans le secteur énergétique. Les réseaux informatiques ne sont plus seulement des espaces d’échange symbolique : ils sont devenus les systèmes nerveux des économies contemporaines.

 

Face à ces transformations, l’Algérie développe une stratégie nationale visant la protection de ses institutions et de ses infrastructures sensibles contre les menaces cybernétiques. Cette politique s’inscrit dans la Stratégie nationale de sécurité des systèmes d’information (SNSSI) 2025-2029, élaborée dans un contexte international marqué par l’émergence de nouvelles formes de conflictualité où l’information joue un rôle central.

 

Une des contraintes majeures réside dans la mobilisation des intelligences humaines. L’école et l’éducation nationale doivent pour cela se départir de la religiosité ambiante et devenir pleinement l’espace des sciences - mathématiques, physiques, sociales et humaines - qui permettent de comprendre et de maîtriser les transformations du monde contemporain.

 

Une vieille expression pour un problème toujours actuel

Ces préoccupations contemporaines renvoient en réalité à un phénomène beaucoup plus ancien : la manière dont l’information circule dans les sociétés humaines.

 

Je repense souvent à une expression que j’entendais lorsque j’étais adolescent, dans l’Algérie encore coloniale. Les anciens évoquaient le « téléphone arabe » pour décrire la circulation rapide - et parfois déformée - d’une information.

 

Pour certains, il s’agissait simplement d’un synonyme de rumeur. Pour d’autres, c’était la preuve que certaines nouvelles pouvaient voyager de bouche à oreille plus rapidement que les communications officielles diffusées à l’époque par la TSF ou relayées par la presse coloniale, comme La Dépêche de Constantine ou L’Écho d’Alger.

 

L’expression peut aujourd’hui sembler datée. Pourtant, le phénomène qu’elle décrivait n’a nullement disparu. Il s’est au contraire amplifié à l’échelle planétaire.


Les réseaux sociaux fonctionnent désormais comme un « téléphone arabe » globalisé où informations, rumeurs et interprétations circulent à une vitesse quasi instantanée. La différence essentielle est que cette circulation ne repose plus seulement sur les individus. Elle est désormais médiatisée par d’immenses bases de données où les contenus sont stockés, indexés et redistribués par des algorithmes qui déterminent ce qui sera visible, partagé ou ignoré.

 

Nous ne vivons donc pas seulement une accélération de la communication. Nous assistons à une transformation du statut même de la parole.

 

Les réseaux sociaux et la guerre

Les tensions géopolitiques contemporaines en offrent une illustration frappante. Dans la guerre que mènent les sionistes et leurs complices atlantistes contre l’Iran et la Palestine - guerre que certains relient à la volonté de détourner l’attention de scandales majeurs comme l’affaire Epstein - les conflits militaires s’accompagnent désormais d’une bataille narrative permanente.

 

Dans cet environnement, les mots, les images et les émotions deviennent des instruments stratégiques. Leur puissance ne dépend plus seulement de leur véracité, mais de leur capacité à capter l’attention et à circuler dans les réseaux.

 

La guerre contemporaine est aussi une guerre de visibilité.

Les récits entourant les événements internationaux ne sont plus seulement produits par les États ou les médias traditionnels : ils sont sélectionnés, hiérarchisés et amplifiés par les plateformes numériques.

 

Trois régimes de la parole

L’histoire de la communication humaine peut ainsi être comprise comme la succession de trois grands régimes symboliques.

 

Le régime de l’oralité

Dans les sociétés orales, la parole est vivante et incarnée. Elle dépend du contexte,

de la mémoire collective et de l’autorité du narrateur. Le sens d’un récit peut varier selon les circonstances et selon celui qui le transmet. La vérité n’y est jamais totalement fixée : elle se transforme et se réinterprète au fil des transmissions.


Le régime de l’écriture

L’invention de l’écriture marque une rupture décisive. La parole devient trace. Elle acquiert une stabilité qui lui permet de traverser le temps.

 

Avec l’imprimerie, cette stabilisation se généralise. Le texte devient une référence consultable et vérifiable. C’est sur cette base que se développent les institutions du savoir moderne : la science, l’université, le droit, mais aussi l’espace public démocratique fondé sur l’argumentation et la critique.

 

Le régime numérique

Le numérique introduit une transformation supplémentaire. La parole n’est plus seulement fixée : elle est convertie en données et intégrée dans des systèmes automatisés de tri et de diffusion.

 

Les algorithmes ne se contentent pas de transmettre l’information. Ils en déterminent la visibilité. Dans ce contexte, la vérité tend à se confondre avec la métrique : non plus ce qui est démontrable, mais ce qui circule le plus. La parole devient performative dans la mesure où sa valeur dépend de sa capacité à générer de l’attention.

 

La foule numérique

Les penseurs de la psychologie des foules avaient déjà montré que les dynamiques collectives transforment profondément les comportements individuels. Les réseaux sociaux prolongent ces mécanismes dans un espace virtuel sans limites. La foule physique est localisée et temporaire ; la foule numérique est diffuse et permanente. Elle peut se constituer en quelques secondes autour d’un événement ou d’une polémique.

 Les émotions collectives ne sont plus seulement spontanées : elles sont amplifiées par des algorithmes qui privilégient les contenus suscitant indignation, colère ou peur. Nous ne sommes plus seulement face à une contagion émotionnelle. Nous sommes face à une architecture technique de l’amplification des affects.

 

Le pouvoir de la visibilité

Cette transformation possède une portée politique majeure. Dans les sociétés traditionnelles dites d’oralité, le pouvoir est incarné. Dans les sociétés de l’écrit, il devient institutionnel. À l’ère numérique apparaît une troisième forme : le pouvoir infrastructurel. Celui qui contrôle les infrastructures de circulation de l’information ne gouverne pas seulement des territoires. Il influence les flux d’attention qui structurent l’espace public. La question politique se déplace alors : elle n’est plus seulement qui gouverne, mais aussi qui rend visible ?

 

Les grandes plateformes numériques exercent ainsi une forme de souveraineté diffuse mais déterminante en orientant ce que les sociétés voient, discutent et considèrent comme réel.

 

Une transformation intérieure

La révolution numérique ne modifie pas seulement la communication collective. Elle transforme également notre relation à nous-mêmes. Dans les sociétés d’oralité, la mémoire repose sur les individus. L’écriture a introduit l’archive. Le numérique instaure une mémoire quasi permanente : chaque message, chaque image, chaque commentaire peut être enregistré et ré-activé indéfiniment. Or l’oubli n’est pas seulement une faiblesse de la mémoire humaine. Il est aussi une condition du renouvellement et de la réconciliation.

 

La vie intérieure est elle aussi affectée. Les traditions philosophiques ont longtemps associé la connaissance de soi à la lenteur, au silence et à l’attention. L’environnement numérique fonctionne au contraire selon une logique de stimulation permanente. La difficulté contemporaine n’est donc pas seulement cognitive. Elle est aussi existentielle.

 

La responsabilité de la pensée

Dans les sociétés de l’écrit, l’intellectuel disposait d’un temps long pour élaborer sa réflexion. Le numérique impose l’instantanéité et la pression du commentaire immédiat.

 

Trois tentations apparaissent alors : la viralité, la posture et le retrait.

La responsabilité intellectuelle contemporaine pourrait consister à chercher une voie plus exigeante : introduire de la lenteur dans l’immédiat, préserver la complexité dans un environnement simplificateur et habiter le flux sans s’y dissoudre.

 

Préserver la vérité

Le « téléphone arabe » révélait la fragilité humaine de la transmission. Les réseaux

numériques en révèlent aujourd’hui la puissance technique. Nous vivons ainsi une mutation profonde de notre rapport à la mémoire, à la vérité et à l’espace public. Lorsque la visibilité devient le principal critère de reconnaissance, la vérité doit apprendre à se défendre dans un environnement dominé par les logiques de circulation. La question n’est donc plus seulement technique. Elle est politique, culturelle et anthropologique : Voulons-nous que la visibilité algorithmique devienne l’arbitre silencieux de la vérité ?

 

Ferid Racim Chikhi,

Analyste senior/Conjoncture

 

Bibliographie

Walter J. Ong (oralité / écriture)

Marshall McLuhan (les médias comme environnements)

Hannah Arendt (espace public et vérité)

Shoshana Zuboff (pouvoir des plateformes)

25 févr. 2026

La présences algérienne en France

Une singularité historique, sociale et mémorielle

L’immigration algérienne en France constitue un phénomène unique dans l’histoire

contemporaine européenne. Loin d’être une migration économique classique, elle s’inscrit dans une trajectoire longue, façonnée par la colonisation, les guerres mondiales, les besoins industriels du XXᵉ siècle et les recompositions identitaires postindépendances.

Le présent texte se concentre volontairement sur les anciens combattants algériens des deux guerres mondiales, les travailleurs immigrés de l’après‑guerre, leurs descendants directs et les nouvelles migrations récentes - soit environ 2,8 millions de personnes auxquels s’ajoutent environ 650 000 ressortissants algériens titulaires d’un titre de séjour (2024‑2025)

Sont exclus de cette analyse les harkis et leurs descendants, les pieds‑noirs, ainsi que 1,238 million de descendants d’immigrés anciens (2023). C’est-à-dire des binationaux franco‑algériens, afin de préserver une cohérence socio‑historique centrée sur la trajectoire migratoire directe sud‑nord. 

 Une immigration indissociable de l’histoire coloniale

La présence algérienne en France ne peut être comprise sans la relation historique qui unit les deux pays. Elle s’inscrit dans une continuité marquée par 132 ans de colonisation, la participation massive des Algériens aux deux guerres mondiales, les migrations professionnelles du XXᵉ siècle, l’indépendance de 1962, et les recompositions sociales et politiques qui ont suivi. Cette continuité historique distingue profondément l’immigration algérienne des autres flux migratoires, plus récents ou strictement économiques.

Un contexte politique français sous tension

Depuis une décennie, la montée de la droite républicaine et de l’extrême droite a replacé la question algérienne au cœur du débat public. Les plateaux télévisés et radios proches de la droite nationaliste alimentent régulièrement une focalisation sur les populations issues de l’immigration algérienne, souvent à travers des amalgames ou des lectures mémorielles sélectives. À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, cette instrumentalisation politique s’intensifie.

Un détour comparatif : le modèle canadien

Au Canada, la présence algérienne est récente et numériquement limitée : environ 74 000 personnes, dont 60 000 au Québec. Cette immigration repose sur des critères de sélection économique et linguistique, favorisant des profils qualifiés.

Les Algériens y occupent des secteurs variés - ingénierie, santé, technologies, administration, entrepreneuriat - et bénéficient d’une insertion professionnelle facilitée par la maîtrise du français. Cependant, leur intégration socioculturelle peut être freinée par la force des liens culturels entretenus avec l’Algérie, notamment à travers les traditions communautaristes et familiales ainsi que les réseaux transnationaux. Ce modèle contraste fortement avec celui de la France, où l’histoire coloniale structure durablement les trajectoires sociales.

Une question centrale : migration, héritage colonial ou rapport Nord‑Sud ?

La position sociale et symbolique des populations algériennes en France peut être éclairée par trois hypothèses complémentaires : 

1)  La continuité coloniale dans l’imaginaire français, la mémoire coloniale française et la mémoire indépendantiste algérienne demeurent profondément dissymétriques. Cette asymétrie nourrit encore certaines hiérarchies symboliques et influence les représentations sociales.

2) Une segmentation socio‑économique héritée de l’ère industrielle, l’intégration professionnelle des Algériens s’est construite dans les secteurs les plus pénibles : mines, industrie lourde, bâtiment, automobile. Cette spécialisation a durablement structuré leur position sociale, le poids de la mémoire collective, la mémoire de la colonisation et de la guerre d’indépendance continue d’influencer les perceptions politiques et médiatiques. Elle distingue l’immigration algérienne des autres migrations et alimente périodiquement des tensions mémorielles.

3)  Les fondations historiques : combattre pour une citoyenneté refusée
 au lendemain de la participation massive des Algériens aux deux guerres mondiales constitue un moment fondateur. Elle a favorisé : une politisation progressive, une circulation sociale entre colonie et métropole, et une prise de conscience de la contradiction entre le sacrifice militaire et l’absence de citoyenneté pleine. Cette expérience a renforcé la légitimité des revendications nationalistes et contribué à l’émergence d’une conscience nationale moderne.

La formation d’une classe ouvrière algérienne, après 1920, de nombreux anciens combattants restés en France rejoignent les mines et les travaux publics.  Après 1945 puis 1962, l’immigration algérienne répond aux besoins de l’industrie française.

Globalement, les conditions de vie sont difficiles : logements collectifs, isolement familial, faible capital scolaire.  Un multiculturalisme de fait se développe, ignoré par les pouvoirs publics, et s’accompagne d’une ségrégation résidentielle durable.

Mobilité sociale et limites persistantes, les générations suivantes connaissent une mobilité sociale réelle avec l’accès croissant à l’enseignement supérieur, la présence accrue dans les classes moyennes, l’émergence dans les secteurs culturels et entrepreneuriaux. Toutefois, des inégalités demeurent et sont visibles dans la discrimination à l’embauche, la ségrégation résidentielle partielle, la faible transmission patrimoniale.

La mémoire comme enjeu politique

Depuis les années 1990, les débats publics ont progressivement glissé d’une focalisation sur les « Maghrébins » à une lecture centrée sur les « musulmans », puis spécifiquement sur les Algériens.

La mémoire joue un rôle structurant

En France, elle est souvent implicite ou conflictuelle ; en Algérie, elle relève d’une logique de reconnaissance historique. Les représentations médiatiques, souvent centrées sur les faits divers, alimentent des amalgames qui finissent par se discréditer eux‑mêmes.

Une géopolitique de l'intime et du ressentiment

À la veille des élections présidentielles en France (2027), la droite et l’extrême droite sont sur les starting blocks. Leurs extrémistes rêvent de l’Élysée pour jeter à la méditerranée tous les Algériens. C’est là que la politique migratoire et la relation avec  l’Algérie constitueraient pour ce courant majoritaire une véritable épreuve de vérité. Mais pour l’heure tout en laissant au temps ses certitudes et ses incertitudes, l’État Algérien serait quant à lui amené à sortir des sentiers battus et à adopter des positions stratégiques cohérentes, claires et en phase avec les intérêts supérieurs de l’Algérie.

Enfin, trois logiques interdépendantes scellent aujourd'hui la singularité de la présence algérienne en France, la distinguant de tout autre flux migratoire : D’abord l'héritage historique asymétrique : La relation franco-algérienne n'est pas une simple relation d'État à État, mais une "relation piégée" par 132 ans de colonisation. Les représentations mutuelles restent prisonnières d'un passé qui ne "passe" pas, où chaque fait divers en France ou chaque décision diplomatique à Alger réveille des traumatismes mémoriels profonds. C’est ensuite la continuité migratoire comme pont politique : Contrairement au modèle canadien de sélection économique, l'immigration algérienne en France repose sur des réseaux familiaux et une proximité linguistique et culturelle historique. Cette circulation humaine fait de l’immigration Algérienne un acteur géopolitique capable d'influencer les débats internes des deux rives. 

Ferid Racim Chikhi,

Analyste sénior - Conjoncture

9 févr. 2026

L'Algérie face à l'Occident en déclin

 Réponse à ceux qui refusent de voir 

le monde changer

Une contribution de Ferid Racim Chikhi – Pour donner suite à mes précédents articles des 4 avril 2025, 12 janvier 2026 et 22 janvier 2026, j’aborde ici la question de la suprématie étatsunienne et de ses soutiens atlantistes sur l’Europe et les mutations profondes de l’ordre international contemporain. Les échanges que j’entretiens, aussi bien avec des proches en Algérie qu’en Europe et en Amérique du Nord, révèlent un constat partagé : le monde change, mais une partie de l’Occident persiste à l’ignorer, voire à le nier.

Vivant en Amérique du Nord, je constate combien, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe en général et la France en particulier ont progressivement été arrimées à une tutelle stratégique, politique et culturelle exercée par les États-Unis. Cette dépendance, installée sur près de huit décennies, s’est déployée dans tous les domaines : culturel, identitaire, économique, financier, médiatique, militaire et même symbolique. Malgré quelques velléités d’émancipation, tant le continent européen que la France peinent à s’extraire de ce carcan. Plus le temps passe, plus les fissures apparaissent : réarmement accéléré d’un côté, désagrégation des sociétés civiles de l’autre, sans omettre chez certains la peur du remplacement.

Un Occident devenu prédateur

Les faits parlent d’eux-mêmes. Les déclarations et les actions des Etats-Unis, avec l’appui explicite ou tacite des atlantistes, dessinent une trajectoire inquiétante. Après l’instauration de droits de douane à visée coercitive sont venues des déclarations extravagantes sur l’annexion du Canada, puis des intentions affichées de mainmise sur le Groenland. A cela se sont ajoutées des pressions ouvertes sur le Venezuela, jusqu’à l’enlèvement de son président, et aujourd’hui des menaces directes contre l’Iran, y compris l’assassinat ciblé de ses dirigeants.

Dans ce contexte, l’Occident ne se présente plus seulement comme un acteur dominateur, mais comme un allié assumé du prédateur en chef, cumulant les figures du pillard, du démolisseur et, parfois, de l’exterminateur. Le discours sur les «valeurs» masque de plus en plus mal une logique de force brute.

Les racines de la domination

Pour comprendre cette situation, il faut revenir en arrière. Le plan Marshall (après 1945), présenté comme un programme de reconstruction, a aussi constitué un puissant levier d’influence. Il a été prolongé par l’OTAN (1949), puis par un ensemble d’institutions internationales largement façonnées par Washington. L’immixtion américaine en Europe ne s’est pas limitée à l’industrie ou à la finance : elle a surtout investi le champ des représentations, des imaginaires et des normes culturelles.

La promotion d’une culture de l’argent, de la performance et de la consommation, combinée à une aliénation identitaire progressive, a contribué à désarmer intellectuellement les sociétés européennes. La domination ne s’exerce plus seulement par la contrainte, mais par l’adhésion intériorisée.

L’Algérie dans le nouvel ordre mondial

Dans ce contexte d’appropriation imposée d’une culture et d’une identité prétendument universelles, retenons que l’Algérie, pays de l’Occident du Sud, occupe une place singulière. Après cent trente-deux ans d’occupation coloniale, elle a arraché son indépendance au prix d’une révolution majeure, qui l’a inscrite durablement au cœur de l’Histoire. Contrairement à une vision réductrice, l’Algérie n’a jamais été à la périphérie des dynamiques mondiales.

Aujourd’hui, malgré des incohérences et des fragilités internes réelles, elle s’affirme comme l’un des rares Etats du Sud capables d’adopter une position lisible, cohérente et souveraine dans un monde en recomposition rapide. Cette posture autonome dérange, car elle rompt avec une dépendance idéologique et stratégique imposée depuis des décennies par les puissances occidentales (sans pour autant négliger les liens avec les pays arabo-musulmans).

L’acharnement médiatique occidental, et plus particulièrement français, à présenter l’Algérie comme un pays «isolé», «crispé» ou «autoritaire» en dit souvent plus sur les angoisses de ceux qui produisent ce discours que sur la réalité algérienne. Il s’agit moins d’informer que de préserver un récit devenu fragile.

La fin du monopole moral occidental

Depuis la fin de la guerre froide, l’Occident s’est autoproclamé juge suprême du bien et du mal sur la scène internationale. Cette prétention morale a servi de justification à un système de domination multiforme, mêlant interventions militaires, sanctions économiques et pression médiatique. L’Europe, loin de constituer un contrepoids, s’est dissoute dans cet ensemble, renonçant à toute véritable autonomie stratégique.

L’Algérie, forte de son expérience historique, a compris que la dépendance commence par l’alignement intellectuel, se poursuit par l’alignement politique et s’achève par la perte de souveraineté réelle. D’où le choix d’une diplomatie fondée sur le non-alignement actif, la diversification des partenariats et la défense du droit international.

Médias occidentaux et récit dépassé

Le discrédit des médias occidentaux tient en grande partie à leur incapacité à renouveler leurs grilles de lecture. Prisonniers de catégories héritées du XXe siècle, ils opposent encore les «démocraties» aux «régimes autoritaires», les «bons élèves» aux «Etats récalcitrants». Ce manichéisme sert un objectif précis : neutraliser toute alternative à l’ordre établi.

Ainsi, lorsque l’Algérie renforce ses relations avec la Russie ou la Chine, on évoque un «glissement stratégique». Lorsque l’Europe s’aligne docilement sur Washington, on célèbre un «choix de valeurs». Ce deux poids, deux mesures n’est pas une erreur d’analyse, mais une méthode destinée à maintenir une hiérarchie internationale obsolète.

Une Europe sous tutelle

L’Europe se présente comme un pôle de stabilité et de valeurs universelles, mais elle agit sous tutelle stratégique. En s’alignant systématiquement sur les priorités étatsuniennes, elle a sacrifié son autonomie énergétique, affaibli son industrie, marginalisé sa diplomatie et fragilisé sa cohésion sociale. Le réveil tardif autour du réarmement se fait non pas contre la tutelle américaine, mais au nom d’une menace russe présentée comme existentielle.

La crise ukrainienne a mis en lumière cette dépendance : sanctions adoptées au détriment des intérêts européens, rupture d’équilibres énergétiques majeurs et perte tangible de souveraineté économique. Dans ces conditions, les leçons adressées à l’Algérie relèvent de l’incohérence.

Russie, Chine et Sud global

La Russie et la Chine ne constituent ni des modèles idéalisés ni des acteurs philanthropiques. Elles sont des puissances pragmatiques, engagées dans un monde redevenu conflictuel. Leurs relations avec les pays du Sud reposent principalement sur l’intérêt mutuel, sans injonctions idéologiques explicites.

L’Algérie ne «bascule» pas vers l’Est : elle rééquilibre. Elle corrige une anomalie historique marquée par une dépendance excessive à un axe unique. Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique plus large, celle du Sud global, qui refuse désormais d’être un simple terrain de projection des rivalités occidentales.

La bataille des imaginaires

Ce qui menace le plus la domination occidentale n’est pas seulement l’essor économique du Sud, mais son émancipation intellectuelle. Tant que les élites du Sud reproduisaient les catégories de pensée occidentales, la domination restait stable. Aujourd’hui, cette reproduction se fissure.

L’Algérie dérange parce qu’elle refuse les assignations idéologiques. Elle ne se définit ni par Paris, ni par Bruxelles, ni par Washington. Elle revendique le droit de penser par elle-même, dans la continuité de l’esprit de novembre 1954.

Palestine et hypocrisie occidentale

Le cas palestinien constitue le révélateur le plus brutal de la faillite morale occidentale. Depuis plus de soixante-dix ans, Israël bénéficie d’une protection politique, militaire et diplomatique quasi inconditionnelle, malgré des violations répétées du droit international.

Colonisation, bombardements, blocus, déplacements forcés, nettoyage ethnique assumé seraient ailleurs synonymes de sanctions immédiates. Ici, ils sont relativisés, justifiés ou passés sous silence. Ce double standard a durablement rompu la confiance entre l’Occident et le monde arabo-musulman.

Fidèle à son héritage anticolonial, l’Algérie rappelle que la stabilité mondiale ne peut reposer sur une injustice permanente. Soutenir la Palestine n’est pas un acte idéologique, mais un engagement en faveur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Conclusion : apprendre à écouter

L’Algérie, qui se trouve en Occident du Sud, n’est pas en guerre contre l’Occident du Nord. Elle s’affranchit de sa tutelle mentale. Consciente des risques, elle avance avec lucidité dans un monde en recomposition.

Aux élites occidentales et à leurs relais médiatiques, le message est clair : le monde ne vous attend plus. Il se transforme sans vous, parfois malgré vous. L’Algérie a choisi d’être du côté de l’Histoire en mouvement, non de celle qui s’épuise à se répéter.

F. R.-C.

Analyste senior, conjoncture

Quelques références bibliographiques

Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur : ouvrage clé sur la relation coloniale comme système de dépendance mutuelle mais asymétrique, utile pour comprendre les persistances postcoloniales dans les rapports Nord-Sud.

Armand Mattelart, Histoire de la société de l’information : réflexion sur le contrôle de l’information comme instrument stratégique des puissances dominantes.

Fanon, Frantz, Les Damnés de la terre, peau noire, masques blancs : analyse fondatrice des effets psychiques, culturels et politiques de la domination coloniale. Fanon montre que la décolonisation est d’abord une reconquête du sujet et de la pensée avant d’être un processus institutionnel.

Gramsci, Antonio, Cahiers de prison : conceptualisation centrale de l’hégémonie comme combinaison de coercition et de consentement. Outil fondamental pour analyser la domination occidentale contemporaine.

Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine : travail d’historien israélien critique, fondamental pour comprendre la genèse du conflit palestinien hors des récits officiels.

John J. Mearsheimer & Stephen Walt, The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy : analyse rigoureuse du rôle du lobbying pro-israélien dans la politique étrangère américaine, souvent citée dans les débats académiques.

Michel Foucault, Microphysique du pouvoir, il faut défendre la société : analyse des dispositifs de pouvoir diffus, du contrôle discursif et de la normalisation des savoirs légitimes.

Noam Chomsky & Edward S. Herman, La Fabrication du consentement : analyse systémique du rôle des médias dans la légitimation des politiques impériales et des alliances stratégiques.

Pierre Bourdieu, Sur la télévision, langage et pouvoir symbolique : Bourdieu met en évidence les mécanismes invisibles de domination symbolique.


30 janv. 2026

Démocratie normative et militarisation réelle

Une nalyse critique des contradictions de l’ordre atlantiste

Une contribution de Ferid Racim Chikhi – Cette analyse met en exergue les contradictions structurelles de l’ordre international tel que pensé par les Atlantistes à partir de l’écart entre le discours normatif de promotion de la démocratie et les pratiques concrètes de militarisation, d’ingérence et de déstabilisation. En mobilisant les apports des théories critiques des relations internationales, de la sociologie du pouvoir et de l’économie politique mondiale, il met en lumière les mécanismes d’hégémonie, de captation des élites et de disqualification des trajectoires souveraines, avec un focus particulier sur l’Algérie et le Sud global.

La fin des années 1980 marque un tournant majeur dans la recomposition de l’ordre international. La Pérestroïka et l’effondrement de l’Union soviétique, la chute du mur de Berlin et la réunification allemande, le démantèlement de la Yougoslavie et la recomposition des Balkans ont été largement interprétés comme l’aboutissement d’un processus historique consacrant la victoire définitive du modèle libéral occidental. Et, récemment encore, la destruction de Gaza par l’Etat criminel d’Israël sous la protection des Etats-Unis et le silence complice des Européens. Cette lecture téléologique de l’histoire a contribué à installer l’idée d’un ordre mondial fondé sur la démocratie libérale comme horizon universel et indépassable.

Toutefois, derrière cette universalisation proclamée des normes démocratiques, s’est progressivement mis en place un système de hiérarchisation politique des Etats, opposant des démocraties jugées «légitimes» à des régimes qualifiés de «déviants». Cette réflexion soutient que cette opposition relève moins d’une analyse objective des régimes politiques que d’un dispositif idéologique au service de rapports de pouvoir asymétriques, structurant l’ordre international contemporain.

«L’hégémonie démocratique» comme dispositif de légitimation

Dans la perspective gramscienne, le pouvoir moderne ne repose jamais exclusivement sur la coercition, mais sur une articulation entre contrainte et consentement rendue possible par l’hégémonie culturelle et morale. Le discours démocratique porté par les Etats-Unis et les puissances atlantistes s’inscrit pleinement dans cette logique : il transforme des intérêts géopolitiques situés en normes universelles présentées comme naturelles et indiscutables.

La qualification récurrente de certains Etats comme «autoritaires», «dictatoriaux» et/ou «militaires» – notamment la Russie, la Chine et la Corée du Nord – permet de délégitimer toute trajectoire politique non conforme au modèle libéral occidental. Cette délégitimation a servi de justification à des politiques d’ingérence, parfois militaires, ayant conduit à la destruction ou à l’affaiblissement durable d’Etats historiquement associés au Front du refus, tels que l’Irak, la Libye, la Syrie, ou encore la Yougoslavie. Le discours normatif fonctionne ainsi comme un instrument central de légitimation de la contrainte internationale.

L’attraction et l’interception des élites et domination symbolique

Un marketing politique de recrutement des élites a été mis en place, qui constitue l’un des mécanismes les plus efficaces de cette domination indirecte. Il réside dans l’attraction des élites. Comme l’ont montré Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, la circulation internationale des élites participe ainsi à la reproduction des hiérarchies symboliques et matérielles. Présentée comme un processus neutre de mobilité et de méritocratie, cette dynamique prive en réalité les Etats du Sud de ressources humaines essentielles à leur développement.

Face à la fuite organisée des cerveaux, les gouvernements du Sud n’ont mis en place aucune parade de rétention, ni de stratégie de riposte, ni de stratégie de recaptation. Or, ce processus affaiblit durablement les capacités endogènes de la production des savoirs, de la gouvernance et de l’innovation, tout en renforçant la dépendance structurelle vis-à-vis des centres occidentaux de décision et de légitimation intellectuelle. Ce mécanisme contribue à maintenir une division internationale du travail cognitif et politique, au sein de laquelle les périphéries restent durablement subordonnées (*).

Déstabilisation matérielle et logique du système-monde

A cette domination symbolique s’ajoutent des stratégies de déstabilisation plus matérielles opérées par des agents d’infiltration conduits par des officines obscures. Les troubles sociaux, les manifestations instrumentalisées, la criminalité transnationale ainsi que les trafics d’armes et de drogues sont fréquemment présentés comme des pathologies internes propres aux Etats ciblés. Or, dans la perspective du système-monde développée par Immanuel Wallerstein, ces phénomènes doivent être compris comme des effets structurels d’un ordre mondial asymétrique.

Les périphéries absorbent les coûts sociaux et politiques de la mondialisation, tandis que les centres prétendent en contrôler les effets. Paradoxalement, ces mêmes fléaux se diffusent ensuite vers les sociétés occidentales, révélant l’illusion d’un contrôle unilatéral des désordres produits par le système lui-même.

Guerre discursive et construction du «régime militaire»

Michel Foucault a montré que le pouvoir moderne s’exerçait par la production de régimes de vérité et par la définition de ce qui est politiquement acceptable. La réduction de trajectoires historiques complexes à la catégorie de «régime militaire» participe pleinement de cette logique discursive. Le rôle structurant de l’armée dans certains Etats – souvent héritage de la colonisation, des luttes de libération nationale ou de conflits régionaux persistants – est présenté comme une pathologie politique plutôt que comme une réponse à des contraintes géopolitiques objectives.

Cette disqualification discursive permet d’exclure certaines formes de souveraineté du champ du politiquement légitime, tout en justifiant des interventions extérieures au nom de la démocratie et de la stabilité.

L’Algérie et le Sud global : souveraineté sous condition

L’Algérie constitue un cas particulièrement révélateur de cette dynamique. Issue d’une guerre de Libération nationale, où l’armée a joué un rôle central dans la construction de l’Etat, elle est régulièrement enfermée dans une lecture réductrice de «régime militaire», de «système dictatorial» et de «pouvoir autoritaire». Cela a été observé lors du Hirak (2019-2022), suivi des incendies en Kabylie ; les arrestations de présumés perturbateurs et auteurs de certains actes qualifiés de criminels ne font l’objet d’aucun discernement de la part des revendicateurs (assumés ou manipulés = agents à la solde d’officines obscures) des libertés. Cette approche occulte son histoire postcoloniale, ses contraintes sécuritaires régionales et domestiques, ainsi que de ses tentatives de stabilisation institutionnelle dans un environnement marqué par les agressions continues et permanentes du voisin de l’Ouest, l’instabilité du Sahel (espace de turbulences provoquées par des pays intéressés par la situation stratégique entre l’Afrique du Nord, l’Afrique subsaharienne, l’Afrique de l’Ouest et de L’Est, par les richesses de ce territoire), les tensions méditerranéennes et les recompositions énergétiques mondiales.

Plus largement, les Etats du Sud global sont confrontés à une injonction paradoxale : ils doivent assurer leur sécurité, préserver leur souveraineté et maintenir la cohésion nationale, tout en étant disqualifiés dès lors que leurs dispositifs étatiques ne correspondent pas aux standards du libéralisme politique occidental.

Militarisation du politique en Occident : un renversement paradoxal

Depuis le début du XXIe siècle, un renversement de paradigme est observable. Face à des contestations sociales croissantes liées aux politiques néolibérales, à l’érosion de l’Etat social et à l’aggravation des inégalités, les démocraties occidentales recourent de plus en plus à des dispositifs sécuritaires et militaires pour maintenir l’ordre interne. Les mobilisations de la garde nationale et de l’armée aux Etats-Unis constituent une illustration significative de cette évolution.

En France, cette militarisation s’accompagne d’une rhétorique persistante de la menace extérieure, principalement incarnée par la Russie. Comme l’a montré Carl Schmitt, la construction de l’ennemi demeure un mécanisme central de légitimation du pouvoir politique, permettant de neutraliser les critiques internes et de restreindre l’espace démocratique.

Conclusion

Ce qui précède tend à mettre en évidence une contradiction majeure de l’ordre international contemporain : ceux qui se présentent comme les garants universels de la démocratie recourent, lorsque leurs intérêts stratégiques sont menacés, aux mêmes logiques de coercition, de militarisation et de contrôle qu’ils dénoncent ailleurs. Cette convergence des pratiques révèle les limites structurelles d’un ordre fondé sur l’asymétrie morale et le double standard.

Au-delà des postures idéologiques, cette réalité invite à repenser les catégories dominantes du débat géopolitique et à interroger les conditions concrètes de la démocratie, de la souveraineté et de la paix dans un monde, où la force tend de plus en plus à se substituer au droit et au dialogue, aussi bien au Nord qu’au Sud.

F. R. C.

Analyste senior, conjoncture

Notes et références :

Gramsci, A., Cahiers de prison, Gallimard, 1978.

Chomsky, N., Hegemony or Survival, Metropolitan Books, 2003.

Bourdieu, P. & Wacquant, L., Sur la télévision, raisons d’agir, 1996.

Wallerstein, I., Le système du monde, Flammarion, 1980.

Foucault, M., Il faut défendre la société, Seuil/Gallimard, 1997.

Amin, S., Le développement inégal, Minuit, 1973.

Schmitt, C., La notion de politique, Flammarion, 1992.

(*) Voir https://algeriepatriotique.com/2021/12/08/lalgerie-et-ses-competences-a-letranger/


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