21 sept. 2026

Algérie : Division du travail, technologies et politiques publiques

Les défis de la modernisation numérique

Cette contribution s’articule en deux temps. D’abord, j’explore comment la formation numérique devient un levier de modernisation des institutions. Ensuite, je montre comment cette modernisation redessine progressivement la division du travail.

Concrètement, la première partie met en lumière des transformations encore inachevées, l’émergence de nouvelles compétences, les résistances institutionnelles qui freinent la transition numérique. La seconde partie se concentre sur le profil de cette nouvelle génération de compétences et sur la cartographie des institutions de formation, en soulignant leurs liens avec le monde du travail pour mieux comprendre les savoirs réellement mobilisés. 

Rappel et présentation succincte

Il y a quelques mois, j’ai abordé, dans plusieurs réflexions, la problématique de la numérisation et de l’intelligence artificielle en Algérie (https://algeriepatriotique.com/?s=Ferid+racim+Chikhi).

Le présent texte s’inscrit dans leur prolongement. Il ne s’agit pas seulement de mesurer les progrès technologiques accomplis en Algérie, mais de s’interroger sur leurs impacts et autres effets pour l’organisation du travail, les institutions, les qualifications et les mentalités des utilisateurs, et, plus largement, la souveraineté technologique du pays.

Ce n’est point depuis les années 2000 que l’Algérie découvre l’informatique mais depuis la fin des années 1960, qu’elle avait compris que cette technologie deviendrait un instrument stratégique de transformation de l’État et de l’économie. À titre de rappel, le Centre d’études et de recherche en informatique (CERI), créé en 1969, deviendra par la suite l’Institut national de formation en informatique (INI), puis l’École nationale supérieure d’informatique (ESI) en 2008. (staginginalgeria.mesrs.dz)

Même si cette continuité institutionnelle est importante elle n’a pas maintenu le rythme pour insérer les institutions dans l’espace de la modernité et du progrès. Elle rappelle seulement que l’Algérie possède une expérience, même si elle est partielle, de plus d’un demi-siècle dans la formation informatique. Le paysage actuel est cependant d’une tout autre ampleur : universités, écoles supérieures, instituts spécialisés, formation professionnelle et établissements privés forment désormais un vaste écosystème couvrant l’informatique, les réseaux, les systèmes d’information, la cybersécurité, l’intelligence artificielle, les données et les technologies numériques.

La question n’est donc plus de savoir si l’Algérie dispose de compétences. Elle en dispose. La question est désormais de savoir comment transformer ces compétences en capacités institutionnelle, économique et sociale. Notamment avec des structures récentes telles que le Centre National de l’Informatique et des Statistiques (CNIS) : Rattaché aux Douanes algériennes et basé à Alger Centre, qui gère l’informatique douanière et publie les données du commerce extérieur ; le CERIST (Centre de Recherche sur l’Information Scientifique et Technique), acteur clé de la connectivité internet et de la recherche académique en Algérie. 

 Une histoire de transformations inachevées 

C’est dire que depuis l’indépendance, l’Algérie a engagé une succession de transformations économiques, institutionnelles et organisationnelles destinées à construire un modèle de développement autonome. Le monde du travail – administratif, agricole, industriel, commercial et universitaire – a été au centre de ces mutations. Certaines furent qualifiées de « redressements », d’autres de « réformes » ou de « révolutions ». Toutes ont cependant été confrontées à une même difficulté : transformer les structures héritées de la période coloniale tout en créant ou en générant les compétences et les organisations nécessaires à leur fonctionnement.

La reprise en main des leviers économiques, l’industrialisation, la Gestion socialiste des entreprises, la réforme du système bancaire et financier, la réforme du droit du travail, puis les transformations économiques engagées à partir des années 1980 ont profondément modifié l’organisation du travail. Mais ces changements n’ont pas toujours été accompagnés d’une transformation équivalente des institutions, des qualifications, des pratiques et de la culture professionnelle.

Un décalage apparaît alors entre la réforme des structures et celle des comportements. C’est l’un des fils rouges de l’histoire contemporaine du travail en Algérie. La transformation numérique réactualise aujourd’hui cette contradiction.

Une nouvelle génération de compétences

Le réseau algérien de formation en informatique s’est considérablement développé. Les universités et centres universitaires proposent la filière informatique dans de nombreuses régions du pays. À ce réseau s’ajoutent des écoles spécialisées dont les domaines correspondent aux nouvelles technologies : intelligence artificielle, cybersécurité, systèmes autonomes, technologies numériques.

Vu de loin, le pôle scientifique et technologique de Sidi Abdallah symbolise cette évolution. Le MESRS (ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique) développe notamment de nouvelles spécialités dans les domaines de la technologie avancée, des systèmes autonomes et de la cybersécurité. (mesrs.dz). L’École nationale supérieure d’intelligence artificielle illustre également la volonté de faire émerger des compétences de haut niveau dans un domaine devenu stratégique.

À l’Ouest du pays, et encore vu de loin, l’École supérieure d’informatique de Sidi Bel Abbès constitue un autre exemple remarquable. La performance des étudiants algériens à la Huawei ICT Competition 2025-2026 est à cet égard révélatrice. Lors de la finale mondiale, l’Algérie a remporté trois Grands Prix dans les catégories Cloud, Computing et Network. Deux étudiants de l’ESI-SBA faisaient partie de l’équipe lauréate en Computing et un autre de l’équipe victorieuse en Network. (mesrs.dz). Cette performance ne constitue pas seulement un succès universitaire. Elle montre que les compétences algériennes peuvent atteindre le niveau international lorsqu’elles disposent d’un environnement de formation adapté.

Toutefois et selon mon expérience en Administration, en développement organisationnel (DO), en GRH, en comportement organisationnel (CO), toutes les ingénieries n’atteignent leurs objectifs que si les professionnels reçoivent des enseignements en management des organisations et des ressources humaines et sans le savoir de leurs applications dans les organisations. Selon toute vraisemblance ces organismes de formation ne négocient pas ou peu au bénéfice de leurs étudiants des stages d’immersion, d’exploration au sein des institutions, des entreprises et des organismes. Le finissant qui trouve un emploi grâce à son réseau, arrive dans le monde du travail sans savoir ce qu’est une organisation, une fonction, et encore moins les procédures de gestion, etc.

 Cartographier pour savoir ce que l’on possède

Dans ce contexte, une cartographie nationale des organismes de formation au numérique devient particulièrement utile. Il faut cependant éviter de réduire cette cartographie à un simple décompte. Tous les établissements universitaires ne forment pas aux métiers du numérique et, inversement, de nombreux établissements dont la vocation première n’est pas l’informatique proposent désormais des formations en réseaux, développement, systèmes d’information ou cybersécurité. Cependant, les liens entre ces établissements et les institutions et autres entreprises est quasiment nul.

Le paysage doit donc être analysé à travers plusieurs réseaux : les universités et les centres universitaires, les écoles supérieures spécialisées, les instituts technologiques, les établissements de formation professionnelle et les établissements privés.

Une première cartographie initiée en 2026 permet déjà de constater l’étendue de cet écosystème. Mais elle montre également l’absence d’un recensement national consolidé permettant de connaître précisément, établissement par établissement, les effectifs formés, les spécialités proposées et les débouchés professionnels.

Cette question devient stratégique alors que le MESRS annonce de nouvelles formations dans les métiers d’avenir et fixe notamment l’objectif de former 30 000 spécialistes en intelligence artificielle à l’horizon 2030. (mesrs.dz). Mais former ne suffit pas. 

Former pour quoi ?

C’est probablement la question centrale de la politique numérique algérienne. Une politique de formation ne peut être évaluée uniquement au nombre de diplômes délivrés. Il faut également savoir où vont les diplômés, quelles entreprises peuvent les employer, quels secteurs peuvent utiliser leurs compétences et quelles conditions permettent aux chercheurs et ingénieurs de transformer leurs connaissances en innovations.

Une politique cohérente devrait établir une véritable chaîne : formation → recherche → innovation → entreprise → emploi → création de valeur. Si l’un de ces maillons manque, le pays risque de produire des compétences qu’il ne saura pas suffisamment valoriser.

Le problème pourrait alors prendre plusieurs formes : sous-emploi des diplômés, déqualification, départ vers d’autres marchés du travail ou développement d’une économie numérique davantage tournée vers l’extérieur que vers les besoins internes. La question de la formation rejoint ainsi directement celle de la souveraineté. 

La modernisation numérique face aux inerties institutionnelles

Depuis plusieurs années, l’État algérien multiplie les initiatives de numérisation. Les procédures administratives et universitaires sont progressivement dématérialisées et de nouveaux outils fondés sur l’intelligence artificielle apparaissent.

En 2026, le MESRS a notamment annoncé l’utilisation d’un grand modèle de langage dans la plateforme d’orientation universitaire ainsi que le recours à la fouille de données pour analyser les choix des étudiants. (mesrs.dz). Mais une technologie ne transforme pas automatiquement l’organisation.

Une procédure peut être numérisée tout en conservant les mêmes circuits hiérarchiques, les mêmes contrôles et parfois les mêmes lenteurs. La bureaucratie papier peut ainsi devenir une bureaucratie numérique. Les outils existent, mais les routines administratives persistent. C’est là que se situe l’un des principaux défis de la modernisation algérienne : la transformation numérique exige une transformation simultanée des organisations et une adaptation des profils des employés. Or, l’actualité nous informe d’un décalage fondamental entre les instruments et outils de communication et les besoins auxquels la numérisation et l’IA pourraient répondre.

Un des obstacles majeurs réside dans la langue de communication. En effet, l’administration du premier palier au plus élevé opère en arabe alors que les finissants sont en majorités instruits en français et en anglais.

Ce qui me fait dire que la technologie ne constitue donc pas le principal obstacle. Le véritable enjeu réside dans les conditions institutionnelles, organisationnelles et politiques de son déploiement et sur les changements comportementaux.

Une nouvelle division du travail

Génération de compétences, de cartographier pour savoir ce que l’on possède, de former pour quoi, de la modernisation numérique face aux inerties institutionnelles, une nouvelle division du travail, le risque d’un néo-taylorisme numérique, la technologie peut aussi émanciper, la souveraineté technologique et la dépendance, une politique publique cohérente et quelle société numérique pour l’Algérie

Personne n’ignore que cette transformation rejoint directement la question de la division du travail. L’automatisation, la robotique, les systèmes d’information et l’intelligence artificielle modifient progressivement la manière dont les tâches sont distribuées, contrôlées et évaluées.

La division classique du travail séparait déjà les fonctions de conception, de décision et d’exécution. Les technologies numériques peuvent accentuer cette séparation. Les systèmes automatisés standardisent les tâches répétitives. Les logiciels prescrivent certaines procédures. Les tableaux de bord permettent de mesurer les performances à distance. Les algorithmes peuvent organiser des flux, des horaires ou des opérations. La langue de travail est soit l’anglais, soit l’allemand, soit le japonais, soit le mandarin, etc… et dans cette suite indicative, excepté, l’Algérie, je ne connais pas de pays où le monde du travail utilise deux ou trois langues dans le même enseignement.

Une nouvelle division apparaît alors entre ceux qui conçoivent, programment et contrôlent les systèmes et ceux dont le travail est organisé par ces systèmes.

Le risque d’un néo-taylorisme numérique.

L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si l’intelligence artificielle remplacera des emplois. Il faut plutôt examiner comment elle transformera les tâches, les qualifications et les rapports hiérarchiques. Nul besoin de souligne que certaines activités disparaîtront peut-être ; d’autres se standardiseront.

En revanche, les fonctions de conception, de pilotage, d’analyse et de décision prendront davantage d’importance. Le risque est celui d’une polarisation croissante entre travailleurs hautement qualifiés et travailleurs dont l’activité devient davantage prescrite et contrôlée par les outils numériques.

La technologie peut aussi émanciper

Cette évolution n’est pourtant pas nécessairement négative. L’intelligence artificielle peut soutenir l’apprentissage continu et la créativité. La robotisation peut réduire l’exposition à certaines tâches pénibles ou dangereuses. Les outils numériques peuvent rapprocher les services publics des citoyens et faciliter l’accès au savoir.

Pour l’Algérie, les possibilités sont considérables dans l’agriculture intelligente, l’éducation, la gestion de l’eau, la santé publique, l’administration territoriale, l’industrie et les transports. 

Cependant, une question demeure : qui bénéficiera de ces possibilités ? Une politique inclusive doit accompagner non seulement les jeunes diplômés et les spécialistes, mais également les travailleurs déjà présents dans les secteurs traditionnels. La formation continue devient ainsi aussi importante que la formation initiale. Le numérique ne doit pas devenir une nouvelle frontière entre ceux qui maîtrisent les outils et ceux qui les subissent. Encore une fois dans quelle langue se fera le transfert des savoirs ? En Arabe, en Anglais, en français…

Souveraineté technologique et dépendance

Toutefois, globalement, cette question prend une dimension supplémentaire lorsqu’on l’inscrit dans les rapports entre le Nord et le Sud. Le numérique peut constituer un instrument de rattrapage. Mais il peut également produire de nouvelles dépendances.

Les infrastructures, les plateformes, les services de cloud, les systèmes d’exploitation, les composants et une partie des modèles d’intelligence artificielle sont contrôlés par un nombre limité d’acteurs internationaux. La dépendance n’est donc plus seulement industrielle ou énergétique. Elle peut devenir informationnelle, algorithmique et infrastructurelle.

Pour l’Algérie, la souveraineté technologique ne signifie pas produire seule tout ce qu’elle utilise. Elle signifie être capable de choisir ses partenaires, de maîtriser ses données et ses infrastructures critiques, de développer ses compétences et de négocier ses dépendances. Il ne s’agit pas de s’isoler du monde, mais de pouvoir coopérer sans devenir simplement un marché pour des solutions conçues ailleurs. Cette souveraineté suppose également de renforcer les capacités de recherche, les infrastructures numériques, la cybersécurité et les liens entre universités et entreprises.

Une politique publique cohérente

La modernisation numérique ne peut donc point être réduite à l’achat d’équipements ou à la création de plateformes. Elle exige une articulation entre réforme administrative, formation initiale et continue, recherche scientifique, innovation, politique industrielle, gouvernance des données, cybersécurité, développement territorial et accompagnement des entreprises.

L’Algérie dispose déjà de nombreux atouts : une longue expérience de formation informatique, un réseau universitaire étendu, de nouvelles écoles spécialisées et des compétences capables de se mesurer au niveau international. Mais le potentiel ne constitue pas à lui seul une politique. L’enjeu est désormais de passer de la compétence à la capacité, de la capacité à l’innovation et de l’innovation à la création de valeur. 

Quelle société numérique pour l’Algérie ?

Pour cette question il importe de souligner qu’il n’est donc plus de savoir si l’Algérie doit se numériser. Elle se numérise déjà. La véritable question est de savoir quelle société cette transformation va produire. Une administration plus efficace ? Une économie plus productive ? Une industrie plus compétitive ? Une agriculture mieux adaptée aux contraintes climatiques ? Une jeunesse davantage qualifiée et capable d’innover ? Ou, à l’inverse, une nouvelle hiérarchie entre ceux qui conçoivent les systèmes et ceux qui les subissent, entre les territoires qui disposent des compétences et ceux qui en sont privés, entre les travailleurs capables de s’adapter et ceux que l’automatisation risque de marginaliser ? La technologie ne décidera pas seule de cette réponse.

Former ne suffit pas. Numériser ne suffit pas. Acheter des technologies ne suffit pas. Il faut encore transformer les organisations, accompagner les travailleurs, valoriser la recherche, retenir les compétences et construire les conditions d’une véritable souveraineté technologique. C’est à cette condition que la transformation numérique pourra dépasser la simple modernisation des outils pour devenir, enfin, un véritable projet de société pour l’Algérie.

F. R. C.

Analyste senior (German)

N. B. : ce texte est une synthèse d’un essai politico-économique sur la modernisation de l’Algérie.

https://algeriepatriotique.com/2026/09/21/division-du-travail-technologies-et-politiques-publiques-les-defis-de-la-modernisation-numerique-en-algerie/

Algérie : Division du travail, technologies et politiques publiques

Les défis de la modernisation numérique Le ministre de la Recherche scientifique inaugurant un data center à Alger. D. R. Cette contribution...