28 sept. 2026

Les Libres penseurs algériens au Québec

Anthropologues, auteurs, écrivains, 

journalistes, poètes, sociologues...

Au moment où le président Abdelmajid Tebboune réunit les scientifiques Algériens œuvrant à l’étranger, il existe au Canada et particulièrement au Québec, une cinquantaine de libres penseurs méconnus ou presque en Algérie et se frayant un chemin ardu parmi le gotha des auteurs d’expression française en Amérique du Nord.

Dans le texte qui suit sont mis l’avant quelques segments de la littérature algérienne d’expression française au Québec. Cette littérature portée par des migrants arrivés, en majorité, bien après les années ‘’80’’ mais dont quelques-uns se sont installés dans cette province du Canada dès la fin des années ``60`` et le début des années ``70``. Sont aussi mis de l’avant, les tensions à la fois linguistique, historique et institutionnelle, l’univers de la production symbolique, l’espace politique, celui de la médiation culturelle, de l’hybridation et de la transformation pour enfin conclure avec la communauté et l’intergénérationnel.

 

Présentation et mise en contexte 

Il existe déjà des recherches sur les auteurs algériens d’expression française au Québec, cependant cela ne concerne que les écrivains ayant publié leurs romans, leurs nouvelles … leurs écrits dans des maisons d’édition ayant pignon sur rue. Le reste qu’ils soient auteurs, chercheurs, écrivains, journalistes, managers, philosophes, poètes, sociologues … issus d’une migration récente, qualifiée, francophone et politique ayant publié, par exemple, a compte d’auteurs, ne sont pas inventoriés et mieux encore ne sont pas très connus même si quelques-uns sont cités dans des recherches universitaires.

 

Au commencement…était ... 

L’arrivée en Amérique du Nord et spécifiquement au Canada et particulièrement au Québec de ces auteurs principalement après 1980 ; son caractère hautement qualifié ; son ancrage francophone ; son accélération liée à la décennie noire ; sa structuration communautaire dans les années 2000 ; vient ensuite sa forte intégration dans les secteurs professionnels et universitaires qui fait d’eux une communauté de personnes qui constituent de nos jours l’un des piliers de la présence nord-africaine au Québec.

Ils ont choisi pour beaucoup l’immigration pour d’autres l’exil. Ils ont laissé derrière eux, depuis bien des années pour ne pas dire des décennies un pays aux multiples crises les unes aussi pénibles et complexes à résoudre, que les autres. L’une d’entre-elles réside et réside toujours dans une institution éducative qualifiée par le défunt président Boudiaf ``d’école … sinistrée’’ et une lutte réelle et palpable contre la suppression de la langue française ou pour le moins contre la réduction de son influence dans tous les domaines d’activités.

Il aura fallu attendre la fin de l’été 2026 pour voir la mise en œuvre du projet de son remplacement par l’anglais. Des voix se sont élevées contre cette décision qualifiée d’innommable, d’insensée et de dérive, sachant que le patrimoine culturel sur lequel a été développé la langue française n’a jamais été porté par l’héritage inconvenant du colonialisme mais a été depuis fort longtemps couplé à la souveraineté et à l’indépendance nationale alors qu’aucune langue étrangère n’a été exclue des apprentissages dans les institutions nationales.

Dans la même optique et à quelques milliers de distance, ici, au Québec, depuis trois décennies, sous l’influence encore de l’anglais, des anglophones, des fédéralistes, du RoC et des nouvelles langues importées par les immigrants, la langue française est assiégée et perd de  sa vitalité et de son espace d’expression et à quelques exceptions près, les voix francophones des communautés ne sont pas entendues, telles que celles des auteurs, des écrivains, des journalistes, des poètes, des chercheurs et autres libres penseurs algériens d’expression française. Ils se distinguent par leur diversité, les thèmes et les genres qu’ils développent ‘’nous manquons de visibilité, mais nous nous frayons un chemin là où on nous attend le moins ‘’, m’a soufflé un auteur du bon sens que ce soit sur ``les réseaux sociaux, dans les salons du livres et les cafés littéraires ainsi que sur les radios et télévisions périphériques’’. Que ce soit en littérature, en poésie, au théâtre, dans les chants …``nous sommes présents …’’, ces auteurs portent leurs pensées partout au Québec, de Montréal à Gatineau, de Sherbrooke au Saguenay… et au-delà.

Qui sont-ils ?

J’en connaissais quelques-uns depuis l’Algérie tels que les défunts Pr Omar Aktouf et le romancier Salah Benlabed ; j’ai croisé, ici et là, Aziz Fares et bien d’autres… ; j’ai lu Akim Kermiche ; Djaffar Kaci ; Hamid Benchaar ; Karim Akkouche ; Mazouz Ould‑Abderrahmane ; Mouloud Belabdi ; le Pr, Mazouz Bachir ; j’ai écouté le Pr, Rachid Benhaddadi ; Salah El Khalifa Beddiari ; Kamel Amari, Samir Benjaffer ou encore les autrices Katia Belkhodja ; Wahiba Khiari ; Zehira Houfani-Berfas ; Bahia Kiared, Naïma Oukerfellah ; Samia Shariff ;  Norah Shariff ; Mila Younes ; Ounessa Younsi et Neyla Ayssi, sans diminuer de l’apport des auteurs que je ne cite pas mais qui sont doctorants ou professeurs dans les universités Québécoises.

Les dimensions présentielle, temporelle et spatiale de la littéraire algérienne d’expression française au Québec est certes invisible à la majorité des Québécois et encore plus aux auteurs, écrivains, intellectuels et journalistes de la société d’accueil mais fortement présentes au sein de leur communauté. Une analyse du contexte, de l’espace et des acteurs lève le voile sur une catégorie d’écrivains qui modifient le paysage de la littérature et de la langue française au Québec.

Elle constitue un phénomène culturel et politique qui dépasse les cadres habituels de l’immigration. Elle se déploie dans un espace transnational où circulent des récits, des mémoires, des critiques et des imaginaires. Bien que ignorée par les médias francophones, cette présence diasporique reconfigure les régimes de visibilité francophones, les formes de participation à l’espace public et les modalités de production symbolique.

Les tensions : linguistique, historique, institutionnelle

Les auteurs et autres producteurs de lettres d’expression française d’origine algérienne au Québec s’implantent dans un espace de tension entre plusieurs régimes symboliques : la langue française partagée mais historiquement conflictuelle avec un héritage colonial anglophone, une francophonie institutionnelle qui manque de dynamisme ; des minorités dans l’océan anglophone. Elle est aussi entourée des langues des diasporas multiples mais fortement influencées par la langue française.

Il faut souligner que la mémoire algérienne au Québec a été citée par René Levesque, Pierre Falardeau, Micheline Labelle et bien d’autres penseurs québécois ; elle s’écrit exclusivement en langue française ; elle est marquée d’un côté par la colonisation française de l’Algérie ; la lutte pour le recouvrement de la souveraineté et de l’indépendance ; la décennie noire ; le Hirak et de l’autre par les institutions québécoises, qui valorisent la francophonie tout en hiérarchisant les francophonies migrantes ; les récits nationaux, qui ne coïncident pas toujours avec les trajectoires diasporiques. Cette tension est constitutive de la production migrante et elle permet aux auteurs et intellectuels de produire des récits situés dans un espace intermédiaire, où se recomposent les identités et les appartenances.

L’univers de la production symbolique

Les auteurs algériens produisent une écriture caractérisée par la pluralité des références ; la tension entre proximité et distance ; la critique des institutions ; la recomposition des identités ; la mise en récit de l’exil et de l’itinéraire. Les auteurs algériens au Québec ne sont pas seulement des « écrivains migrants » : ils sont des producteurs d’une symbolique diasporique, c’est‑à‑dire des acteurs qui transforment les imaginaires francophones. L’imaginaire de l’immigration régulière n’est pas celui de l’exil soulignait Assia Mohibai doctorante en littérature comparée. C’est un autre parcours qui émerge de la pensée de ceux et celles qui quittent le pays malgré leur amour pour leur patrie.

L’espace politique

C’est dire combien la présence des écrits algériens d’expression française est également politique. Elle produit des formes de politisation liées à la mémoire de la construction et l’édification de l’Algérie indépendante, de la violence politique en Algérie ; la critique des institutions québécoises ; les débats sur la laïcité, la citoyenneté et l’immigration ; les tensions entre francophonie institutionnelle et francophonie migrante, les exils et les migrations.

Parmi les intellectuels algériens au Québec, quelques voix émergent dans les études et recherches universitaires telles que celle du défunt Omar Aktouf ; celle du Professeur Taïeb Hafsi ; celle aussi du défunt muséologue Daoud Brixi, membre fondateur de l’Écomusée d’Algérie à Montréal ; de l’ingénieur Mahfoud Messaoudene ou encore l’auteur/analyste Ferid R. Chikhi, sans omettre le philosophe Ali Kaidi. Ces voix produisent une pensée critique qui bouscule les cadres dominants.

La médiation culturelle

Les acteurs médiatiques algériens au Québec façonnent une médiation culturelle transnationale qui relie : les débats québécois aux dynamiques algériennes ; les enjeux algériens aux institutions québécoises ; les récits diasporiques aux imaginaires francophones. Cette médiation contribue à la formation d’une opinion communautaire capable d’influencer les débats sur la citoyenneté, l’immigration, la francophonie et les politiques publiques.

De son côté, la scène artistique algérienne au Québec n’est pas en reste avec la musique, les arts plastiques, les arts visuels, le cinéma, les performances, elle produit une esthétique diasporique qui reconfigure les imaginaires culturels québécois. Cette esthétique se caractérise par : l’hybridation des formes ; la circulation des récits ; la tension entre tradition et modernité ; la mise en scène de l’exil ; la recomposition des identités.

La diaspora et l’intergénérationnel

Les dimensions littéraires algériennes se structurent selon plusieurs vagues migratoires :  Génération 1980–1990 : socle universitaire, francophone, hautement diplômé. Génération 1995–2005 : décennie noire, forte présence littéraire et associative. Génération 2005–2020 : diversification des profils, émergence numérique. Génération 2020–2026 : mobilités transnationales, pratiques hybrides.

La présence littéraire algérienne au Québec se distribue selon une géographie culturelle identifiable ; à Montréal avec des centres et cafés littéraires, universitaires et médiatiques; à Laval avec une densité nord-africaine de réseaux communautaires ; à Québec avec un ancrage universitaire ; en Outaouais avec des espaces associatifs. C’est dire que les auteurs algériens d’expression française au Québec devraient être vus comme des acteurs de transformation et non pas comme un « apport » culturel : ils sont des acteurs de la politique culturelle ; des producteurs de sens ; des vecteurs de transformation. Ils reconfigurent les imaginaires francophones, les récits nationaux, les formes de critique sociale et les espaces de légitimité symbolique, cependant, comme dit plus haut ils sont invisibles. 

En combinant les données littéraires, intellectuelles, médiatiques et artistiques, on identifie plus d’une cinquantaine d’auteurs et producteurs culturels algériens en incluant les trajectoires émergentes. Ces libres penseurs de l’exil et de la migration régulière, venant d’Algérie invitent le Québec à repenser sa francophonie comme un champ pluriel, traversé par des trajectoires indépendantistes, des récits diasporiques et des formes de production symbolique transnationale.


Ferid Racim Chikhi

Analyste senior / German


[1] Corpus littéraire : Selon toute vraisemblance, il y a une trentaine d’auteurs confirmés répertoriés dans : Algérianité littéraire au Canada – Voix masculines ; Algérianité littéraire au Canada –Voix féminines.

 

A ce qui précède viennent s’ajouter plusieurs auteurs et écrivains cités par des chercheurs québécois : Bouchard, G. (2013). L’inter culturalisme : un modèle québécois. 

Harel, S. (2005). Littératures migrantes au Québec. 

Labelle, M. (1996). Immigration et diversité au Québec.

Les Libres penseurs algériens au Québec

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